La filière de sécurité entre dans sa 2e phase

La filière de sécurité entre dans sa 2e phase

Par Stéphane Schmoll et Jacques Roujansky

Créée en octobre 2013 par le gouvernement avec les industriels et d’autres organismes partenaires, la filière industrielle a suscité d’importants espoirs pour mieux satisfaire les besoins de sécurité de la nation, créer des emplois et renforcer le potentiel d’exportation. Près de deux ans après son lancement, il est temps d’en dresser un premier bilan et de se tourner vers la deuxième phase de son développement : une dynamique forte est indéniablement engagée avec des premiers succès et des perspectives motivantes. 

Le programme de la première phase

Les initiateurs publics et privés de la filière industrielle de sécurité avaient élaboré ensemble et adopté une première feuille de route comprenant sept axes de travail : la cartographie de la filière, l’expression des besoins, le développement de nouvelles solutions à travers des démonstrateurs, l’identification des technologies critiques, le soutien à l’export, la mise en œuvre de leviers européens, et la communication de la filière auprès de ses propres acteurs et au-delà. Un programme de travail copieux alors adopté dans l’enthousiasme et sur lequel de nombreuses personnes se sont attelées à travailler à travers de multiples commissions et réunions. De nombreuses autres filières industrielles ont été créées en France depuis des décennies dans le cadre des politiques industrielles successives et la plupart ont atteint leur maturité. La filière de sécurité est un nouveau-né. Au bout de deux ans, est-ce qu’elle marche ? Est-ce qu’elle parle déjà ? Un premier bilan nous montre beaucoup de sujets de satisfaction, et quelques uns de déception.

Quelques déceptions imputables à la grande jeunesse de la démarche

Les plus exigeants ont quelques motifs de déception, largement contrebalancés par les succès. La motivation des entreprises concernées était-elle plus vive que celles des services publics ? En tous cas, force est de constater que la mise en place d’une nouvelle filière dans un domaine de surcroit très fragmenté supervisé par un nombre important de ministères et organismes n’est pas une chose facile. Au delà de quelques volontés politiques affichées, les administrations n’ont pas encore adopté les changements attendus par les industriels. Ainsi, l’existence même de la filière et la connaissance de ses objectifs n’ont pas fait l’objet d’une diffusion assez large ni assez profonde dans les services concernés des pouvoirs publics, ni même au Parlement. Les industriels eux-mêmes n’ont pas complètement terminé le prosélytisme interne à leurs groupements, et la participation des PME demeure trop limitée.

Certaines des actions de la feuille de route n’ont pas encore débouché, telles que l’identification et la prise en compte des technologies critiques, les actions d’intelligence économique, ou l’expression des besoins des administrations. Le comité de filière, le COFIS, censé se réunir chaque année sous la présidence du premier ministre, n’a pas encore pu tenir sa deuxième réunion. Après plusieurs reports, elle est cependant prévue début octobre. Par ailleurs, la définition des premiers démonstrateurs a bien fait l’objet d’un consensus, mais il s’avère très difficile d’en dégager les financements. Enfin, la jeunesse de la filière ne lui a pas permis de se saisir significativement de grands événements accueillis par la France tels que la conférence COP21 ou l’Euro2016, alors qu’ils auraient pu constituer de formidables vitrines internationales.

Les satisfactions et les premiers succès encourageants

Fort heureusement, l’endroit de la médaille l’emporte sur le revers et les sujets de satisfaction ne manquent pas. Tout d’abord, il faut se réjouir de l’engouement initial provoqué par le lancement de la filière et de la cascade d’initiatives qui s’en suivirent.

La création du Conseil des industries de la confiance et de la sécurité (CICS) a été un vrai succès, avec la fédération immédiate des groupements GICAN, GICAT, GIFAS et de la FIECC, rejoints ensuite par d’autres organisations professionnelles concernées par la sécurité : la FFMI et USP-Technologies, en attendant une nouvelle extension du périmètre de la représentation unique de l’industrie de sécurité souhaitée par le gouvernement. Ses organes et commissions se sont vite mis en place et ont travaillé avec énergie et productivité. Des éléments de discours communs à tous ont été produits, de multiples propositions faites pour la filière, et un site web a enfin permis d’accroitre la visibilité et la crédibilité du CICS.

Au niveau du comité de filière, le COFIS, des résultats tangibles sont à mettre à son actif dans le cadre des sept axes de sa première feuille de route. La première version de la cartographie de la filière et de ses acteurs est achevée et sera prochainement présentée, démontrant le poids très important de cette filière dans l’économie du pays, avec 30 Md€ de chiffre d’affaires et 300.000 emplois pour le seul secteur marchand, avec de fortes perspectives de croissance. Les organismes d’importance vitale ont exprimé leurs besoins. Un processus de labellisation des démonstrateurs a été défini, et appliqué à quatre premiers sujets (PMR 4G, Sûreté du transport aérien, Vidéoprotection intelligente et Cybersécurité) dont deux sont déjà financés et lancés. Un début de convergence encourageant des thématiques et priorités de R&D de l’Agence nationale de la recherche, des pôles de compétitivité en liaison avec le programme européen H2020 a été impulsé. Enfin, la coordination des actions à l’export et la focalisation coordonnée sur un premier jeu de pays a été lancée, en liaison étroite avec le MAEDI et Business France, devenus enfin des bras commerciaux engagés pour l’industrie française à l’instar des autres pays industriels. Parallèlement, un regroupement des efforts de représentation de la France dans les instances de normalisation internationale de sécurité a été décidé. Il ne reste plus qu’à en roder les pratiques !

Enfin, le ministère de l’Intérieur a créé une très dynamique Délégation ministérielle aux industries de sécurité (la DMIS) pour fournir aux industriels un interlocuteur unique pour les actions de filière le concernant (cf. S&D de septembre 2014).

Lancement de la phase 2

Quelles que soient les déceptions des plus optimistes ou les retards enregistrés sur les premiers travaux, il convient de rester mobilisés pour maintenir la dynamique, capitaliser sur ces résultats concrets et satisfaisants et les prolonger dans une deuxième phase. Presque tous les acteurs se connaissent et se comprennent désormais très bien et une accélération focalisée va pouvoir démarrer. Le pilotage commun de la filière par la DGE de Bercy, le SGDSN, la DMIS et le CICS a planché cet été pour proposer au COFIS d’adopter de nouveaux axes de travail pour aller plus loin. Après la première phase d’exploration et de recensement des fondamentaux, les actions sont réarticulées, complétées et rassemblées sur des chantiers très lisibles :

1- Fédérer et valoriser tous les acteurs de la filière en particulier les PME et les acteurs locaux

2- Développer une offre innovante et adaptée

3- Développer la base industrielle de sécurité

4- Accéder au marché national et à l’export

Ces chantiers proposés à la validation par le COFIS comportent des actions fortes, qui nourrissent l’ambition de la filière et visent des résultats concrets, parmi lesquelles on peut citer :

  • La définition et le pilotage d’une véritable politique industrielle de la sécurité, qui identifie les moyens et précise également de véritables stratégies avec des objectifs concrets sur des segments prioritaires, avec des indicateurs cohérents
  • Une anticipation à plus long terme des marchés clés, et des solutions innovantes aux niveaux national et européen
  • Une prise en compte systématique des PME afin de faire croitre leur  potentiel d’innovation, d’expansion économique et de création d’emplois, tout en veillant aux intérêts fondamentaux du pays
  • La levée des freins administratifs ou réglementaires par la mise en œuvre de toutes les possibilités du droit, par exemple dans les expérimentations innovantes ou les bonnes pratiques des marchés publics, en restant dans un cadre éthique maîtrisé pour un bénéfice économique global

La feuille de route proposée est ambitieuse et motivante. Elle est de nature à renforcer la cohésion et l’émergence de la filière. En tirer les pleins bénéfices, au delà du simple effet de rassemblement mécanique des acteurs, nécessitera que ceux-ci fassent preuve de vision et d’audace, dépassent les paradigmes actuels et alignent la communauté française sur les meilleurs standards de flexibilité et de pragmatisme internationaux :

  • Renforcement de la reconnaissance, de l’intérêt porté à la filière, de ses structures et de ses moyens, en cohérence avec le caractère fondamental de la sécurité, condition irréductible de la liberté et de l’activité économique
  • Préciser les domaines de souveraineté, notamment dans les solutions de confiance, et mettre en œuvre avec une volonté affirmée les actions afférentes
  • Audace des législateurs et des financeurs publics et privés pour soutenir les innovations et les ruptures
  • Planification structurelle avec outils et critères pour arbitrer entre investissements et dépenses de fonctionnement dans la sphère publique
  • Capacité à engager des initiatives majeures au niveau européen, capacitaires, réglementaires et industrielles et à penser la souveraineté au niveau européen
  • Démontrer la capacité française en matière de normalisation, afin d’optimiser nos actions industrielles et commerciales à l’international
  • Concentration des financements disponibles sur les priorités de la filière, en évitant à la fois les jouets improductifs et les éléphants blancs, et en cohérence avec les grands chantiers industriels nationaux
  • Flexibilité et capacité de réaction et d’initiative de la filière face aux urgences (menaces, stratégie, concurrence…), comme la filière a pu récemment le démontrer sur le sujet des drones
  • Et pourquoi pas un réexamen du périmètre régalien de l’Etat dans la sécurité vis-à-vis des collectivités territoriales et du secteur privé, voire des autres pays européens ; un quasi-tabou dans la République, mais un sujet de réforme constant chez nos partenaires et concurrents internationaux

Les forces vives et leur volonté ne manquent pas. Il ne tient qu’à nous, acteurs publics et privés de la filière de sécurité, de dépasser les analyses et les incantations pour foncer dans l’action intelligente et productive de résultats concrets qui seront la seule véritable preuve de l’intérêt de la filière.


PrécédentAccueilSuivantPartager