Temps court et temps long se heurtent dans la lutte anti-terrorisme

Temps court et temps long se heurtent dans la lutte anti-terrorisme

Jean-Claude Allard, général de division et directeur de recherche à l’IRIS & Didier Billion, directeur adjoint de l'IRIS, docteur en Science politique et certifié d’Histoire et Géographie, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient

Le terrorisme n'est pas nouveau. La gangrène de Daech non plus. Mais alors qu’il n’existait que quelques foyers réduits de terrorisme il y vingt ans, ils sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux et plus difficiles à combattre. Les événements du 13 novembre semblent clairement marquer un tournant.

Jean-Claude Allard, général de division et directeur de recherche à l'IRIS, rétorque : « Le vrai tournant, nous le verrons lorsque la France aura redéfini ses buts politiques en Syrie, lorsqu'elle aura indiqué le système d'alliance dans lequel elle veut s'inclure et, enfin, lorsqu'elle aura expliqué la stratégie militaire qu'elle veut déployer ou soutenir sur le terrain. À ce jour, 18 pays comptent des groupuscules qui ont prêté allégeance à l'EI. Parmi ces pays, la Libye vers laquelle lorgne l'État islamique comme un pays à conquérir. Nous verrons le sort d'Assad une fois l'État islamique vaincu. Pour l'heure, il faut s'allier à l'armée syrienne. » Le ton est donné !

Le temps de la réflexion...

Didier Billion, directeur adjoint de l'IRIS, docteur en Science politique et certifié d’Histoire et Géographie, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient, rappelle : « Il faut savoir aller au-delà des réflexes, au demeurant compréhensibles, alimentés par le désir de punition, voire de vengeance. [...] La réflexion doit alors se porter à la fois sur le démantèlement des réseaux terroristes et sur la situation internationale. »

En matière de compréhension, savoir comment ces actes ont pu être commis, comment ils l'ont été et par qui, est du ressort des services de renseignements et de la police qui ont donné des éléments de réponses extrêmement rapides qui permettent notamment de remonter la filière djihadiste à l'origine des crimes. De nombreuses perquisitions menées dans le cadre de l'état d'urgence déclaré ont permis de neutraliser armes et explosifs...  et de déloger des individus plus que dangereux.  

« Au niveau international, ensuite, l’impérative nécessité de combattre les mouvances de l’islamisme djihadiste ne doit pas occulter les raisons qui ont permis son émergence. Les interventions militaires à répétition des puissances occidentales dans le monde arabe et quelques pays africains, […] même si chacune de ces interventions peut avoir des raisons particulières, ont au final abouti à un résultat unique : l’affaiblissement, voire l’effondrement, des États de la région et l’émergence d’un ennemi djihadiste insaisissable », ajoute Didier Billion.

... Et des actions militaires

Nous sommes désormais entrés en guerre où, sur le plan militaire, « il s'agit de détruire Daech partout où il se trouve, de couper ses sources de financement, de traquer ses dirigeants, de démanteler ses réseaux et de reconquérir les territoires qu'il contrôle », détaille le président Hollande.

« Les bombardements aériens sont nécessaires mais ils ne sont pas suffisants. Après près de quinze mois de bombardements, le résultat n’est pas à la hauteur de l’ampleur du défi », précise Didier Billion. Selon lui, des actions doivent être menées au sol pour combattre Daech et les djihadistes. Des opérations militaires, mandatées par une résolution de l’ONU, qui pourraient être menées à la seule condition d'avancées politiques majeures : « Deux priorités s’imposent. La première est de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour maintenir l’unité et l’intégrité de l’Irak. […] La seconde priorité est de multiplier les initiatives pour construire une solution politique permettant de sortir du chaos syrien, en étant convaincu qu’il ne peut y avoir une solution strictement militaire. »

Pour François Hollande, « il faut intensifier les frappes », mais pas question d'engager de troupes au sol : « La France n'interviendra pas au sol, ce sont les forces locales que nous allons accompagner, que nous aidons déjà depuis plusieurs mois, qui vont faire ce travail au sol, une fois que nous aurons porté les coups qui permettront à ces forces-là d'agir », a-t-il expliqué depuis Washington.

Depuis le 27 septembre, la France a commencé à frapper en Syrie grâce à ses appareils stationnés aux Émirats arabes unis (6 Rafale) et en Jordanie (autant de Mirage). De douze appareils, l'arrivée récente du porte-avion Charles de Gaulle au large de la Syrie a permis de tripler la puissance de feu, ajoutant 26 nouveaux chasseurs (18 Rafale et 8 Super Étendard Modernisés).

Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a pour sa part précisé que l'éradication de l'État islamique « passe obligatoirement par une présence au sol » bien que cela n’impliquerait pas nécessairement des soldats français, mais pourrait par contre concerner les troupes kurdes et l’armée syrienne libre.

Pour Jean-Claude Allard, même constat : « Contre le terrorisme, la stratégie militaire doit passer par une action aéroterrestre. Nous ne devons pas faire intervenir nos armées au sol. »

Une armée qui plus est malmenée par un rythme des opérations et des projections soutenu, par des restructurations multiples et incessantes et des coupes budgétaires pénalisantes...

Lucide, la France n'a pas les moyens de mener cette grande guerre toute seule. Et elle l'a bien compris. Les réunions du président Hollande avec les grands chefs d'État le prouvent, Turquie, Russie, États-Unis, Europe... vont dans le sens d'un resserrement des dispositifs de coopération de l’ensemble des puissances qui sont en train de combattre l'État islamique. « Nous sommes donc engagés dans une guerre mondiale qui impose aux pays de se partager les fronts », ajoute le général Allard, et de poursuivre : « L'Iran est un acteur qu'il faut absolument inclure dans la résolution de la guerre. Au nord, s'est opéré un revirement stratégique avec l'intervention russe. Celle-ci a permis de bloquer la route de Damas à l'État islamique qui fonde toute sa crédibilité, sa communication, sur la reconstitution du califat dont la capitale était Damas. Si Damas tombe, nous ne pourrons plus jamais éradiquer l'État islamique. »

Par ailleurs, la reprise de Sinjar, ville stratégique située sur la route reliant Raqqa, la « capitale » syrienne de Daech, objectif symbolique, et Mossoul, le cœur de son pouvoir en Irak, par les milices kurdes indique la voie à suivre. « Cela démontre que Daech n’a rien d’invincible », ajoute Didier Billion, et de conclure : « Deux agendas se télescopent. Celui du démantèlement immédiat du maximum de filières terroristes qui prolifèrent dans nos sociétés démocratiques, par l’action des forces de police et du renseignement. Celui du temps plus long visant à éradiquer Daech et les groupes djihadistes par des moyens politiques et militaires. L’un et l’autre doivent constamment être coordonnés et se renforcer mutuellement. C’est toute la difficulté de cette guerre asymétrique, mais nos sociétés n’ont pas d’autre choix que de la gagner. »


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