L’intervention russe en Syrie marque un tournant de la guerre

L’intervention russe en Syrie marque un tournant de la guerre

L’arrivée de l’aviation russe dans le ciel syrien change la donne. Elle fournit à l’armée syrienne régulière la puissance de frappe nécessaire pour éliminer ses ennemis et mettre fin à une guerre vieille de quatre ans.

Les Syriens ont attendu les Russes aussi longtemps et impatiemment que Pétain « les Américains et les chars » pendant la Première Guerre mondiale. Nombre de Syriens avaient pourtant manifesté contre le régime de Bachar Al Assad, en 2011, mais devant la tournure des événements, la majorité souhaite à présent sa victoire, pour que cesse ce conflit qui a déjà provoqué la mort de 100 000 à 300 000 personnes, selon les sources.  

Assad, seule alternative aux wahhabites 

Antoine Sfeir, journaliste et écrivain franco-libanais, assurait en conférence de presse, en octobre 2014 : « Je porte encore, sur mon corps, les marques de tortures infligées par des agents du régime des Assad. Pourtant, je n’ai aucune confiance en ceux qui veulent faire tomber ce régime. » Sa position est partagée par les Syriens résidant sur place, qui ont pu constater les ravages provoqués par les “rebelles”.

Sur le terrain, les “rebelles modérés” soutenus par l’Occident ont prouvé qu’ils pouvaient facilement rejoindre les groupes extrémistes, au gré des circonstances. Les défections de membres de l’Armée Syrienne Libre (FSA), au profit d’Al Nosra, par exemple, ont été nombreuses quand la FSA a été étrillée sur le terrain (voir Al Jazeera)(1).

Dans ce contexte chaotique, le résultat de l’élection présidentielle syrienne de 2014 a démontré que Bachar Al Assad bénéficiait d’un large soutien de sa population. Faute d’opposants sérieux, il pouvait difficilement ne pas être réélu, mais le taux de participation de 73 % démontre que les Syriens ont massivement fait le déplacement pour accorder leur confiance à celui qui est présenté en Occident, en France particulièrement, comme “le boucher de Damas”. 

L’État islamique bouscule tout

Dans ces circonstances, on imagine mal des groupes de rebelles tenir contre un régime installé depuis des décennies, bénéficiant d’une armée puissante et du soutien populaire. Mais alors que la FSA était étrillée sur le terrain, ayant perdu notamment son sanctuaire de Homs, l’intervention de l’État islamique (Daesh en arabe) a tout changé. À partir de 2014, cette nouvelle organisation a mené une guerre de conquête-éclair, s’emparant de Raqqa en Syrie et de Mossoul en Irak. Après une phase d’expansion, les djihadistes ont marqué le pas en Irak et se sont donc concentrés sur la Syrie, dans l’espoir de faire tomber le régime de Bachar Al Assad. Ces nouveaux venus dans le champ de bataille bénéficient de deux atouts précieux : les cadres de l’armée de Saddam Hussein, aguerris, et beaucoup d’argent. Cet argent leur assure la logistique d’une armée puissante, elle leur permet aussi d’acheter les populations locales. Daesh a constitué un semblant d’État, doté d’une administration et bénéficiant de puits de pétrole.  

Jusqu’à Palmyre

Motivés, supérieurement armés et bien encadrés, les combattants de Daesh ont rapidement été rejoints par une multitude de groupuscules armés, dans lesquels le banditisme prend souvent le pas sur les motivations politiques et religieuses. Ils ont infligé à l’armée syrienne régulière un camouflet à Palmyre, s’emparant de la ville. Leurs offensives les ont menés jusqu’aux portes de Damas, la capitale syrienne. Parallèlement, au nord du pays, le Front Al Nosra, la filiale d’Al Qaeda en Irak, attaquait la ville d’Alep. Al Nosra bénéficie aussi de ressources apparemment illimitées, cette organisation soumet des quartiers entiers de la ville à des bombardements incessants. Elle a même été en mesure d’aligner contre l’armée syrienne des chars américains récents de type Abraham M1A. Ces engins sont très supérieurs aux tanks syriens, souvent obsolètes, et leur présence pose la question du financement d’Al Nosra : comment de simples terroristes ont-ils pu obtenir des véhicules aussi onéreux, demandant un effort logistique considérable ?

Mobilisation contre Daesh

Les victoires de Daesh ont amené les États-Unis et leurs alliés à lancer des frappes aériennes contre cette organisation. Plus d’un an après, force est de constater qu’elles n’ont pas suffi à éradiquer ces fanatiques. Les frappes aériennes seules ne gagnent pas une bataille, mais lorsqu’il y a coordination avec des troupes au sol, l’appui aérien fait la différence. C’est la leçon qu’ont donnée les Kurdes à Daesh lors de la bataille pour Kobané, cette ville à la frontière entre la Syrie et l’Irak. Alors que le 10 octobre 2014, le QG kurde à Kobané tombait aux mains des djihadistes, et que la ville semblait sur le point de succomber, les djihadistes ont été repoussés, grâce à la résistance acharnée des combattants de l’YPG, les forces de défense kurdes, appuyées par les frappes américaines. Durant l’été 2015, à l’est de la Syrie, les YPG, associés à diverses milices chrétiennes ou musulmanes, ont infligé une sévère défaite à Daesh, encore une fois grâce à la coordination étroite entre les combattants au sol et les avions de la Coalition.

Les Syriens sceptiques

Dans ce contexte, on comprend que les Syriens soient extrêmement dubitatifs sur la volonté occidentale d’affronter effectivement Daesh : pourquoi les Américains, qui sont capables d’aider les Kurdes face à Daesh, ne font-ils pas de même en s’alliant avec l’armée d’Assad ? Persuadés qu’ils sont victimes d’un complot extérieur visant à déstabiliser leur pays, ils sont scandalisés de voir les moyens considérables dont disposent les djihadistes, et y voient la patte d’un Occident associé aux Saoudiens… Et à la Turquie, bien entendu, seul débouché commercial pour les groupes terroristes, et par où transitent combattants, munitions et pétrole. Mais les rencontres de cet automne entre les Américains et les Russes pour coordonner leurs opérations militaires en Syrie sont en train de changer la donne.

Poutine au secours d’Assad

Dans ces circonstances, Vladimir Poutine est attendu comme le chevalier blanc. La Russie et la Syrie sont des alliés de longue date. La Russie s’est fait attendre pourtant : jusqu’à l’ascension de Daesh, elle ne voyait pas de raison d’intervenir, puisque Bachar Al Assad semblait être sur le point de gagner la guerre, mais, à partir de 2014, les choses se sont compliquées… et l’appareil russe s’est mis en branle, lentement, puisqu’il est encore en pleine refonte.

L’armée russe enfin prête

Xavier Moreau, analyste et écrivain spécialiste de la Russie, explique qu’il ne faut pas sous-estimer les difficultés rencontrées par l’armée russe. « Le bombardier Soukhoï 34, actuellement en mission en Syrie, a été mis en service il y a à peine quelques mois », explique-t-il. Le déploiement actuel s’est mis en place il y a sept mois, avec sa partie visible, les frappes aériennes. La partie discrète de cette aide est encore plus importante : il s’agit de consolider l’armée syrienne. Xavier Moreau détaille : « L’armée syrienne est usée par quatre ans de guerre. Il faut la ré-encadrer, la réarmer. C’est ce que font les Russes depuis le mois de mai. » Cette action discrète se traduit sur le terrain par une amélioration du moral de l’armée régulière syrienne, qui est devenue, à la rentrée 2015, à nouveau apte à l’offensive.

L’armée syrienne à l’offensive

Plusieurs offensives menées autour de Damas n’ont pas obtenu les résultats escomptés, les djihadistes ont repris le terrain gagné, notamment à Deir al-Adas, dans les collines qui surplombent Damas. Mais le 11 novembre, l’armée régulière emportait son premier succès significatif : appuyée par les combattants du Hezbollah libanais et soutenue par l’aviation russe, elle a reconquis un aérodrome militaire près d’Alep. Toutes ces positions étant principalement tenues par divers groupes rebelles, y compris Al Nosra mais pas par Daesh, la diplomatie américaine a donc accusé la Russie de « vouloir maintenir Assad à tout prix » et à ne « pas chercher à combattre Daesh ».

Sur le terrain, l’option retenue par les forces syriennes se justifie dans la mesure où le dégagement d’Alep, qui était jusqu’à présent presque assiégée, permettrait de sécuriser un axe Damas-Alep, qui concentre la majorité de la population syrienne. Pour le moment, les succès de l’armée syrienne demeurent timides, mais les choses pourraient changer, selon Xavier Moreau. L’armée syrienne a désormais les atouts qui lui manquaient : munitions, support aérien, reconnaissance satellite, pour amener une rupture du front djihadiste.

Maintenir Assad à tout prix ?

Plusieurs critiques fusent contre l’intervention russe en Syrie, et notamment celle de prendre le risque de faire monter la tension entre les pays de l’Otan et la Russie. Selon le sénateur américain John McCain, des frappes russes auraient tué des rebelles syriens soutenus par la CIA, jeudi 1er octobre, et ce type d’incidents pourrait envenimer les relations Est-Ouest. Cette déclaration du sénateur a le mérite de démontrer que les États-Unis arment des “rebelles”, certes supposés modérés… mais on sait combien il est difficile de s’assurer des réelles motivations de combattants sur le terrain. Une autre critique souvent formulée : celle de Poutine qui voudrait maintenir son “ami Assad” à tout prix. Le président russe s’en défend en affirmant qu’il « faut laisser les Syriens décider qui les dirigera ». Une position habile : au regard des dernières élections, on voit mal Bachar Al Assad remplacé par l’un de ses opposants.

À la suite des attentats du 13 novembre à Paris, Barack Obama et le Russe Vladimir Poutine ont pris langue directement. Ils se sont entretenus dimanche 15 novembre lors d'un aparté inattendu en marge d'une réunion du G20 à Antalya. « Selon certaines sources, les deux hommes ont eu une discussion “constructive” sur les efforts en cours visant à trouver une solution au conflit qui ravage la Syrie. Jugeant que les “terrifiantes attaques terroristes de Paris” rendaient encore plus urgente la recherche d'une solution, les deux dirigeants ont souligné la nécessité de négociations menées sous l'égide de l'ONU entre le régime et l'opposition ainsi que l'instauration d'un cessez-le-feu. » (RTL)(2)

La Turquie, et les Kurdes perdants

L’intervention russe ne fait certes pas l’affaire du pays qui détient les clés du conflit syrien, à savoir la Turquie. Sans un certain niveau de complicité de l’administration d’Erdogan avec les djihadistes qui ravagent la Syrie, ces derniers ne pourraient pas tenir. La guerre n’est gratuite pour personne, et ils ont besoin d’armement, de grandes quantité de munitions, de nouveaux combattants et de débouchés pour leur pétrole. Comme une ligne de front les sépare de la partie de la Syrie et de l’Irak qu’ils n’occupent pas, il ne reste que la Turquie. Or celle-ci, bien qu’officiellement associée à la Coalition, s’est bien plus préoccupée jusqu’à présent de bombarder les membres du Parti des travailleurs kurdes (PKK) que d’affronter Daesh, voire de simplement sécuriser ses frontières ! Si Poutine et Assad gagnent leur pari en Syrie, avec l’accord tacite des Américains, la Turquie devra à nouveau compter avec une Syrie hostile… On comprend dès lors l’extrême tension qui règne à la frontière entre Turquie et Syrie, où le 24 novembre 2015, un avion russe était abattu par la chasse turque. Cet incident n’est que la manifestation la plus spectaculaire de frictions entre Russie et Turquie : ils ont certes de gros intérêts économiques communs qui leurs interdisent de s’affronter directement, mais ils jouent, en Syrie, des partitions discordantes !

Thomas Oswald

 

(1) http://www.aljazeera.com/news/middleeast/2013/09/2013920164342453621.html

(2) http://www.rtl.be/info/monde/international/attentats-de-paris-une-rencontre-inattendue-entre-obama-et-poutine-intrigue-le-monde-entier-771038.aspx


PrécédentAccueilSuivantPartager