Conduire des opérations hybrides

Conduire des opérations hybrides

Dans les conflits auxquels nous sommes désormais confrontés, agilité et capacité d'anticipation sont plus que jamais nécessaires, faisant du renseignement la pierre angulaire de toute stratégie de riposte efficace.

Depuis que l'état d'urgence a été décrété dans la nuit du 13 au 14 novembre, "la France est en guerre". Les forces armées sont massivement déployées pour protéger le territoire national, les ressources de la Défense et du ministère de l'Intérieur sécurité mobilisées pour traquer l'ennemi. Pourtant, nos villes ne ressemblent pas à Homs ou Madaya, les services publics et l'activité économique ne sont pas interrompus, les journaux ne publient pas chaque jour la liste de dizaines de combattants "morts pour la France". Tout simplement parce que, si la nature de la guerre est une constante, ses caractéristiques évoluent constamment. C'est ce que démontre Joseph Henrotin dans un livre important, publié en 2014 : Techno-guérilla et guerre hybride. Dans les conflits auxquels nous sommes désormais confrontés, agilité et capacité d'anticipation sont plus que jamais nécessaires, faisant du renseignement la pierre angulaire de toute stratégie de riposte efficace.

Quelles que soient ses formes, la guerre reste "l'art de la dialectique des volontés opposées employant la force pour résoudre leur conflit" (André Beaufre, Introduc-tion à la stratégie, 1985). Invariable par nature, son caractère est en revanche évo-lutif. Parce que cette "dialectique des volontés" prend corps dans l'adaptation et la contre-adaptation permanente aux actions de l'ennemi. Mais aussi parce qu'elle s'inscrit dans un contexte politique, conceptuel, sociétal et technologique à la fois particulier et éminemment fluctuant. "La guerre est le fruit de son temps et la façon de la faire reste le fruit d'un ancrage culturel spécifique, relève Joseph Henrotin dès l'introduction de son ouvrage. Au surplus, la guerre est toujours le reflet de la société qui la conduit." Dès lors, plus une société est "avancée", socialement, éco-nomiquement et technologiquement, plus les menaces auxquelles elle s'expose sont complexes. Au risque de voir émerger un acteur régulier et symétrique, s'en prenant directement aux intérêts de la France mais "permettant le cas échéant de reconfigurer et adapter nos systèmes de force", se sont donc ajoutées progres-sivement de nouvelles menaces. Parmi celles-ci : les "techno-guérillas". À savoir des groupes d'insurgés se caractérisant par l'accroissement de leur puissance de feu et l'évolution de leurs schémas tactiques, résultat d'une hybridation entre des valeurs, des doctrines et des modes d'action tout à la fois archaïques et "postmo-dernes". L'Etat islamique constitue l'un des derniers exemples en date de l'émer-gence de ce nouveau type d'acteurs "irréguliers".

Appréhender la complexité

Pour le belligérant, le principal défi est d'anticiper et contrer la manœuvre adverse. Mais aussi, plus fondamentalement, de faire face à une potentielle "surprise stra-tégique" (cf. revue Stratégique n°106, Institut de Stratégie Comparée, 2014). D'où la nécessité d'intégrer la possibilité d'événements disruptifs au sein des classiques méthodes de prospective et de planification des opérations. Dans le champ éco-nomique et plus généralement civil, ce sont les fameux "cygnes noirs" révélés par Nassim Nicholas Taleb (The Black Swan: The Impact of the highly improbable, 2007). Dans le domaine militaire aussi, il s'agit de "pré-voir" l'imprévisible. Par sa nature dyna-mique et son processus itératif, le cycle du renseignement doit répondre à cet impéra-tif. Encore convient-il de s'assurer de couvrir tout le spectre des sources d'informations possibles, via une multiplicité de capteurs, de disposer d'une qualité d'analyse propre à s'affranchir des idées reçues par trop "ethnocentrées", d'assurer enfin le continuum stratégique entre recherche, exploitation et diffusion de l'information à des fins de prise de décision. Plus le "brouillard de la guerre" que décrivait déjà Clausewitz s'épaissit, plus s'impose la nécessité du renseignement. Une nécessité à laquelle sont en réalité confrontées toutes les organisations.

De manière qu'apparemment paradoxale, les "guerres hybrides" exigent un retour aux fondamentaux de toute stratégie. Les modes d'action ne constituent qu'une partie de l'équation : seule la décision politique est créatrice de sens.

Opérations informationnelles et impératif politique

Carburant des nouvelles "guerres hybrides", l'information ne vise pas seulement à une meilleure connaissance de l'ennemi, de ses intentions, des théâtres d'opération qu'il vise ou entend protéger. Elle est aussi une arme. "Le développement de l'information et du cyberespace pose la question de son utilisation comme instrument non seule-ment de renseignement mais aussi de combat à proprement parlé, dans une optique de disruption ou de destruction", observe encore Joseph Henrotin. Et si "les sites in-ternet sont devenus le moyen préféré de nos adversaires pour s'adresser à l'audience mondiale" (Joint Publication JP 3-61 Public Affairs, USCENTCOM, 2010), les actes de terrorisme sont aussi, en soi, des actes de communication. Contrer l'ennemi sur les réseaux et plus généralement dans la médiasphère, où se jouent les représentations et se forge la volonté des acteurs du conflit, n'est donc plus une option. À la croisée du civil et du militaire, ces "opérations informationnelles" exigent des techniques éprou-vées, ainsi qu'un tact certain. Elles imposent surtout un retour aux fondamentaux de toute stratégie. La guerre étant la continuation de la politique par d'autres moyens, "la conversion en victoire ou en succès des réussites militaires ne peut se passer de la politique." Les modes d'action ne constituent qu'une partie de l'équation stratégique. Seule la décision politique est créatrice de sens.

Aller plus loin : Techno-guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, par Joseph Henrotin, Nuvis, 11/2014, 360 p., 27 €.

Verbatim

‘Nouvelles menaces’, nouveaux champs d’action : territoire national et perceptions "

L’évolution récente de la situation sécuritaire - et sa dégradation - montre que les menaces émergentes ne se substituent pas aux anciennes : chaque nouvelle menace s’ajoute aux précédentes. Chaque nouveau théâtre s’ajoute aux précédents et maintenant le territoire national (TN) fait partie intégrante de ce paysage. [...] Cet engagement contre des terroristes, à l’intérieur de nos frontières, est d’une nature nouvelle par rapport à̀ ce que nous faisions avec Vigipirate : les armées n’agissent plus dans une logique d’appoint ponctuel, mais de celle d’une contribution importante à la protection du TN face à̀ une menace terroriste, durable, militarisée et manœuvrière. [...] De façon plus large, c’est l’ensemble des domaines - dont le cyberespace - qui permet de porter la guerre pour, par et contre l’information. Ce champ de bataille, qui n’est pas lié à une géographie physique, offre de nouvelles possibilités pour la connaissance et l’anticipation, ainsi qu’un champ d’action pour modi ier la perception et la volonté de l’adversaire."

Général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, allocution de clôture du séminaire de la communauté militaire des opérations, Paris, 12/01/2016.


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