Les entreprises françaises de défense face aux évolutions du système national d’innovation

Les entreprises françaises de défense face aux évolutions du système national d’innovation

Analyse des évolutions du système national d’innovation défense et leurs conséquences pour les entreprises de défense par Jean Belin, Titulaire de la Chaire Economie de Défense.

Ces dernières ont dû faire face à des changements importants du système de science et technologie (augmentation de la R&D civile, rôle accru des entreprises, place nouvelle des brevets...), du système de financement de la recherche (développement des instruments de financement, baisse des financements directs, augmentation du CIR...) et plus généralement de leur environnement législatif et institutionnel. Ces évolutions ont modifié le système d’innovation de défense mais n’ont pas remis en cause le rôle clé des entreprises de défense dans le système national d’innovation. Que ce soit au niveau des inputs (investissement en R&D) ou des outputs (innovation, dépôts de brevets), les entreprises de défense occupent toujours une place très importante.

Les entreprises de défense occupent une place importante dans l’économie nationale française. Elles contribuent à son évolution mais sont aussi soumises aux dynamiques du système dans lequel elles évoluent.

Le secteur de la défense a longtemps été un acteur majeur du système d’innovation

Les agences de défense et les entreprises défense ont ainsi longtemps été des acteurs majeurs du système national d’innovation. Durant les années 50, la politique de défense, orientée vers la recherche de l’autonomie stratégique et technologique et structurée autour de grands projets exploitant les technologies de rupture, s’appuyait sur de grands groupes nationaux de défense le plus souvent publics. Depuis la fin des années 80, les systèmes nationaux d’innovation ont profondément été modifiés (Mowery 20121) et les différents acteurs ont dû s’adapter à ces changements.

Quelles conséquences ont eu les modifications de l’environnement des entreprises défense sur leur place dans le système d’innovation ?

La compréhension de ces changements et de leurs origines est nécessaire pour accompagner les différents acteurs et connaître les évolutions encore à l’œuvre. En outre, les transformations observées pourraient avoir modifiées la place des entreprises de défense dans le système d’innovation. Le système national d’innovation (SNI) est un système d’interactions, à l’intérieur des frontières, entre les différents acteurs (entreprises publiques ou privées, universités et agences gouvernementales). L’interaction peut être de plusieurs ordres (commerciale, juridique, sociale et financière...) à partir du moment où « l’objectif de cette interaction est le développement, la protection, le financement ou la régulation de nouvelles sciences et technologies » (Niosi et al., 19932).

L’intérêt de ce concept est de dépasser une analyse purement quantitative. Au-delà du montant de la dépense en R&D, ces interactions entre acteurs détermineront, en effet, le succès d’une innovation, sa diffusion, son effet sur la productivité et plus généralement l’avance technologique d’un pays ou d’un secteur.

Modifications de l’environnement

des entreprises défense

Souvent résumées à la fin de la guerre froide et à une baisse des dépenses de R&D défense, les évolutions du SNI à partir des années 80 sont pourtant plus complexes, notamment dans le cas français. Les mécanismes déclencheurs ne sont pas isolés et exogènes et les différents domaines en particulier technologique, financier ou institutionnel (Lorenz et Lundvall 20063) ont coévolué (Nelson et Winter 19824).

  • Modifications du système de Science et Technologie

Au cours de cette période, nous avons assisté à une accélération du changement technologique et du développement de l’économie de  la connaissance.

 

L’effort national de R&D a largement progressé en raison, d’une part, de l’augmentation des dépenses de R&D civile et d’autre part d’une augmentation de l’effort de R&D des entreprises.

 

Les brevets ont pris une importance stratégique dans la stratégie industrielle des firmes (Lazaric et Raybaut, 20145).La globalisation des marchés et l’émergence de dynamiques locales et régionales (pôles de compétitivité sur le modèle de cluster …) se sont traduites par un affaiblissement du niveau national (Héraud et Lachmann 20156).

  • Modification du système de financement

Le système de financement a lui aussi été profondément modifié. Depuis les années 1980, les marchés financiers se sont développés avec la création de marchés ou de produits dédiés au financement de l’innovation. De nouvelles formes et institutions de financement ont aussi vu le jour au niveau privé (tel que le capital risque ou les fonds d’investissement dédiés…) et au niveau public (création ou regroupement d’agences, développement des financements régionaux ou européens …).

Ces développements ont permis de financer la croissance observée de l’activité de recherche et ont rendu les entreprises moins dépendantes des financements publics de défense. Néanmoins, elles ont subi l’impact croissant des règles de marché et la nécessité de valoriser l’activité de recherche explique ainsi en partie la nouvelle importance des stratégies de protection intellectuelle.

De même, la politique publique de soutien et de financement de la R&D des entreprises s’est profondément modifiée. Nous avons assisté à une réduction des aides publiques directes (ex ante), surtout défense, et à un élargissement des aides fiscales (ex post) avec la réorientation et l’augmentation du crédit d’impôt recherche (CIR). L’augmentation du CIR a transféré aux entreprises plus d’autonomie dans la sélection de leurs projets de recherche et semble avoir compensée la réduction des aides publiques directes notamment de défense.

  • Pression institutionnelle, globalisation,dérégulation, TIC

Le renforcement de la concurrence entre les pays et les firmes, dû au mouvement de globalisation et de dérégulation des marchés, a accru le rôle de l’innovation aux niveaux microéconomique (entreprises) et macroéconomique (nations).  Nous avons également assisté à une nouvelle approche de la gestion du domaine public (James 20097) avec une baisse de la taille des agences, une recherche d’efficacité et un mouvement d’externalisation de certaines tâches.

Au niveau du système de production, certains sous-traitants ont vu leur rôle accentué notamment dans la réalisation de la R&D (Bécue et al 201417) mais l’apparition de nouveaux acteurs a nécessité une coordination plus importante.

Une place importante pour les entreprises de défense dans le nouveau SNI

Ces évolutions (baisse des financements directs de la R&D défense des entreprises, moindre dépendance aux financements défense, augmentation de la R&D civile, apparition de nouveaux acteurs….) ont modifié le système d’innovation de défense. La recherche en défense est devenue plus dépendante du développement des technologies civiles ou duales et les technologies sont devenues plus coûteuses.

Ces évolutions ne semblent pas avoir remis en cause le rôle clé des entreprises de défense dans le système d’innovation.

Que ce soit au niveau des inputs (R&D) ou des outputs du système (innovation), les entreprises défense occupent une place importante. En 2009-2010, elles représentent 11% des effectifs des entreprises ayant une activité de R&D mais réalisent presque le quart de la dépense française de R&D (civile et défense) et emploient 22% des effectifs R&D des entreprises18. L’output (l’innovation) est plus difficilement mesurable mais les entreprises défense déposent une part importante des brevets (au niveau français ou européen) et occupent les premières places dans le classement des dépôts de brevets INPI  (plus réduite au niveau européen). Les entreprises de défense reçoivent les 2/3 des financements publics directs aux entreprises pour leur R&D (civile et défense).

Cette aide peut s’expliquer en raison de caractéristiques spécifiques de leurs projets de R&D : risque, durée, marché, dualité, externalisation…

En raison des changements relevés précédemment (augmentation du nombre d’acteurs, conception modulaire et apparition de firmes pivot « Hub-firm », importance des PME, réduction de la taille des agences….), lesentreprises de défense  jouent un rôle important dans la gestion de la chaîne de production de la R&D. Elles externalisent une plus grande partie de leur activité de recherche que les entreprises civiles (25% vs 21%). Cette externalisation se réalise essentiellement vers des entreprises françaises (82% vs 52%) et est en partie financée sur fonds publics (13% vs 0,3%).

Analyser l’évolution de l’activité d’innovation des firmes de défense impose de comprendre la coévolution entre le SNI et les stratégies des entreprises.

Il apparait tout d’abord que le changement n’est pas dû à une baisse de l’effort de R&D de défense mais plutôt à un ensemble de facteurs (globalisation, dérégulation, nouveaux modes de financement, de gestion de la recherche et de la production…).

Ces évolutions auraient pu remettre en cause le rôle clé des firmes de défense en matière d’innovation mais elles les ont, au contraire, incitées à engager un processus d’adaptation à ce nouveau contexte. Elles occupent finalement aujourd’hui une place importante dans le système national d’innovation. Le groupe de travail va continuer son analyse des évolutions en s’attachant à étudier les différentes stratégies d’adaptation des entreprises défense notamment au niveau de leur politique d’innovation (type de domaine, gestion de la protection

intellectuelle…).

  1. “Defense-related R&D as a model for “Grand Challenges” technology policies”, Research Policy, 41.
  2. “National Systems of Innovation: in search of a workable concept”, Technology in Society, 15 (2).
  3. “How Europe’s Economies Learn: Coordinating Competing Models”, Oxford University Press.
  4. 13 An Evolutionary Theory of Economic Change”, Belknap Press/Harvard University Press:Cambridge.
  5. “Do incentive systems spur work motivations of inventors in high-tech   firms: A group-based perspective”, Journal of Evolutionary Economics.
  6. «L’évolution du système de recherche et d’innovation français et son financement», Innovation - Revue d’Eco. et Management de l’innovation.
  7. “Organisational change and innovation system dynamics: the reform of the UK government defence research establishments” Journal of Technology Transfer.
  8. «Relational Rent and Underperformance of Hub Firms in the Aeronautics Value Chain», M@n@gement.
  9. Les entreprises de défense sont identifiées à partir des paiements effectués par la DGA aux entreprises françaises. Les statistiques présentées sur la R&D sont ensuite issues des enquêtes R&D du MESR.

 

Source : www.economie-defense.fr

Article réalisé à partir d’un travail en cours avec M. Guille (U. Paris 2),  N. Lazaric (U. Nice) et V. Mérindol (Paris School of Business).


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