L'armée française : entre réussites tactiques et échecs stratégiques ! Gagnera t-elle sa dernière bataille ?

L'armée française : entre réussites tactiques et échecs stratégiques ! Gagnera t-elle sa dernière bataille ?

Quelques jours après l'annonce du retrait des troupes françaises de RCA, le Général Desportes prend la parole et revient sur les défis à relever par l'armée française. Sa parole est celle « d'un soldat. Je ne suis pas un philosophe et je n'ai que des mauvaises nouvelles à vous donner de notre armée. » Le ton est donné !

Avec son ouvrage, intitulé « La dernière bataille de France » (Le Débat-Gallimard), le Général Desportes lance un cri d'alarme sur la réduction des moyens militaire et en appelle au renouveau stratégique de la pensée militaire française pour ne pas sombrer « dans le chaos et la barbarie » ! 

L'armée française : celle des 50 % sous-dimensionnée et sur-engagée

Nous sommes dans une situation extrêmement critique. Les intérêts politiciens désorganisent l'armée française. « L'armée des 50 % » n'est plus capable d'assurer ses missions ! Elle est aujourd'hui sur-engagée, avec des équipements sous-dimensionnés par rapport aux contrats opérationnels qui lui sont assignés, qui sont eux même sous dimensionnés face aux menaces actuelles ! Le pourcentage du budget de la défense était de 3,82 % du PIB en 1982 et de 1,45 % en 2016 ! Les budgets OPEX sont sous dimensionnés à hauteur de 450 millions d'euros par an alors que depuis 4 ans, elles coutent 1,2 million annuel !


L'armée des 50 % ? C'est l'armée française d'aujourd'hui qui compte un avion sur 2 capable de voler, 1 bateau sur 2 capable de naviguer, 1 char sur 2 capable de rouler, et pire encore 1 hélicoptère sur 3 ! Nous sommes dans une rupture, un déni et une discontinuité capacitaire catastrophique ! Cela empêche de mener des missions à bien et cela met évidemment nos soldats en danger ! Sangaris dont on vient une fois de plus d'annoncer le désengagement en est un exemple clair ! Déployer 1500 hommes quand il en faudrait 5000 ! C'est inacceptable et pourtant on ne pas pas faire mieux !

Les menaces s'accroissent et les capacités de notre défense sont constamment réduites : moins 25 % sous Nicolas Sarkozy et à peu près la même chose sous François Hollande, selon l'actuelle loi de programmation militaire, même après la légère rectification décidée par le Président. La rallonge budgétaire de 3,8 milliards d'euros sur quatre ans pour la défense est un frémissement positif mais insuffisant ! Il s'agit simplement d'un ralentissement, d'un coup d'arrêt dans les coupes budgétaires, la diminution du budget des armées... Ce geste - qui doit être salué – est symbolique et ne rétablit pas l'outil militaire à la hauteur des menaces et des ambitions de la France. Le budget 2016 a été renforcé de 600 millions pour passer de 31,4 milliards d'euros dans la Loi de programmation initiale à 32 milliards. Mais la déflation des effectifs reste programmée et va reprendre. Les hausses sérieuses de budget ne sont prévues qu'après 2017, année de l'élection présidentielle ! Autant dire que le gouvernement fait des promesses pour un avenir que personne ne connaît.

 

Les armées, bien que piliers de la nation, ne sont défendues par personne. Il n'existe pas d'organisme ou de syndicat dont la mission soit la défense des militaires. Le rôle du ministre de la Défense est d'abord d'être loyal vis-à-vis du président, pas de protéger les armées de la France. Depuis trop longtemps, les hommes politiques ont oublié l'intérêt général de la France vite sacrifié sur l'autel des intérêts politiciens ; c'est la première raison de la désorganisation de l'armée française malgré les réorganisations engagées dont les résultats sont catastrophiques ! 

La dérive est en marche. La syndicalisation des armées va se produire si on ne fait rien. Il faut considérer nos militaires et arrêter de les empêcher de parler. S'il faut réunir le conseil d'administration pour savoir s'il faut sortir des tranchées...

Par ailleurs, la réorganisation, en trois couches successives, au mépris de la spécificité de ce ministère et de sa fonction essentielle, un terrible excès d'interarmisation, de mutualisation mais aussi de civilianisation, est venu à bout du bon fonctionnement des armées !

L'application brutale de la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances), en 2006, a constitué un premier coup majeur. Par un double mouvement d'effacement des chefs d'état-major d'armée et de rehaussement des autres grands subordonnés du ministre, le chef d'état-major des armées reste le seul chef militaire en relation directe avec le ministre, à égalité désormais avec le Secrétaire général pour l'administration (SGA) et le Délégué général pour l'armement (DGA). Le ministère oublie définitivement qu'il est le ministère des armées et que les branches administratives sont là pour les soutenir ; le vieux principe militaire «soutenu/soutenant» est oublié.

La deuxième étape, en 2009, c'est la RGPP ou révision générale des politiques publiques. Le ministère est profondément affaibli par l'application excessive de principes contraires à l'efficacité militaire. Il va se retrouver «matricialisé» - c'est-à-dire «déresponsabilisé», ce qui va produire le désastre du système de solde Louvois ou le scandale du dépôt de munition de Miramas - et «mutualisé», avec l'aberrante création des Bases de défense.

Le troisième coup, depuis 2012, c'est la soi-disant « nouvelle gouvernance » du ministère, avec de nouveaux pans de responsabilité enlevés aux chefs militaires et attribués désormais aux grands directeurs : le commandement est dépossédé de la politique des ressources humaines, bien que « l'homme ait toujours été l'instrument premier du combat » et de la réflexion stratégique avec la création de la DGRIS. Au dysfonctionnement global s'ajoute hélas la décrédibilisation des chefs militaires qui se retrouvent impuissants à corriger les dysfonctionnements et carences matérielles.

Inflation technologique : autre strate du mal

L'effet délétère des coupes budgétaires sur nos forces est d'autant plus violent qu'il se couple avec un armement toujours plus sophistiqué et donc toujours plus coûteux. Or, cette inflation technologique - par elle-même réductrice des parcs et flottes - se traduit in fine par la contraction des formats et déflation des effectifs, une logique perverse... La technologie est utile. Cependant, l'hyper-sophistication produit des armées excellentes dans la bataille, au niveau technique, mais médiocres dans la guerre, au niveau stratégique. 

La technologie ne confère pas le don d'ubiquité qui serait fort utile vu la multiplicité de nos théâtres d'opération. Quand la France acquiert une frégate de dernière génération pour un milliard d'euros, elle se prive de quelque 10 navires plus modestes mais qui seraient plus efficaces pour surveiller son espace maritime, le deuxième du monde !

 Les armées françaises ont continué à suivre le modèle américain, fondé sur la recherche permanente du meilleur technologique, sans souci de l'efficacité globale des systèmes. Cette logique est compatible avec les budgets militaires américains supérieurs à 600 milliards de dollars par an. Pas avec les budgets européens et encore moins français !

Le nucléaire : une des plus graves menaces sur la sécurité des Français

La dissuasion nucléaire, cette arme de non-emploi n'est utile que si on dispose d'une armée d'emploi, seule à même de prévenir son contournement et de faire face aux multiples enjeux sécuritaires infra-nucléaires. Or, le nucléaire, qui mobilise environ 20 % du budget d'investissement des armées, est une des premières victimes de l'inflation technologique.

Il est temps de maîtriser une dérive perverse pour la défense française et d'envisager enfin la défense de manière globale. En ce sens, la sacralisation actuelle du nucléaire est une des plus graves menaces sur la sécurité des Français.

Réussites tactiques / échec stratégique !

C'est donc bien cette dégradation continue des moyens budgétaires dont elle dispose qui mine l'armée française,  et affaiblie ses capacités opérationnelles globales. L'armée s'est transformée progressivement, par contractions successives, en un kit expéditionnaire dont les résultats sont excellents… mais seulement aux niveaux tactiques, sur des espaces réduits et sur un temps court...  alors qu'elle est déployée sur de vastes espaces (par exemple la zone sahélo-saharienne, plus vaste que l'Europe !) et que la guerre se gagne toujours sur le temps long ! La France gagne des batailles mais pas la guerre !

On se désengage toujours trop tôt, sans avoir eu le temps de transformer les victoires tactiques en résultats stratégiques. De fait, la France s'engage sur un théâtre, puis, beaucoup trop rapidement, elle est obligée de se désengager pour aller s'engager ailleurs. 

La France a perdu son autonomie stratégique !

Progressivement, les différents pays d'Europe ont profité de l'aubaine qu'était l'OTAN pour faire des économies à bas coût politique sur la défense, en expliquant à leurs citoyens qu'ils étaient défendus dans le cadre de l'OTAN, et que par conséquent, les investissements en matière de défense étaient devenus superflus. Aujourd'hui, l'Europe est largement désarmée - à l'exception de la France, qui a conservé un volume de forces, certes insuffisant, mais bien réel. Finalement, l'OTAN est devenue une menace pour la sécurité des Européens, car elle les empêche de trouver leur autonomie stratégique. Ils s'en remettent, à tort, aux Américains pour les défendre. Car il faut bien comprendre que le soldat Ryan ne reviendra pas défendre et sauver la « grand-mère patrie » européenne. A partir de 2040, la majorité des Etats-Uniens ne sera plus d'origine européenne et « Ramos » ne viendra plus se faire tuer pour nous. Le réflexe naturel de défense de la « grand-mère patrie » n'existera plus. Aujourd'hui, les intérêts économiques étasuniens ont basculé de l'Atlantique vers le Pacifique.  

Malheureusement, aujourd'hui, il faut le dire, l'OTAN est préjudiciable aux intérêts de la défense européenne : la survie de cette organisation d'un autre âge est la première cause de l'effondrement des budgets européens de défense. Exit l'OTAN.

Notre horizon doit être l'Europe de la Défense. Mais, à ce jour, nous ne sommes parvenus à rien et cela dure depuis 60 ans !

Tant que l'Europe restera incapable d'assurer la défense des pays européens, chaque pays devra conserver les moyens nécessaires pour assurer la sécurité et la défense de ses citoyens et de son territoire. Ce constat est particulièrement valable pour la France : surexposée stratégiquement, elle est sur-menacée par rapport aux pays qui ne s'engagent pas dans le monde. La France ne peut pas à la fois diplomatiquement prétendre défendre ses valeurs dans le monde, jouer un rôle important dans les relations internationales sans se doter d'une force armée capable de résister aux menaces ou aux risques qu'elle engendre en partie par sa propre posture. C'est une affaire de cohérence d'ensemble et de responsabilité vis-à-vis des citoyens. Ces questions ne sont pas de nature budgétaire mais d'abord un problème de vision, de sens de l'Etat et de volonté politique !

Avec la mobilisation des jeunes qui veulent rejoindre en nombre l'armée française on voit que les citoyens français sont désormais en avance sur leurs politiques. Ils sont prêts à entendre un discours fort, ils sentent que leur patrie est à défendre, et ils attendent que leurs politiques les conduisent vers cette France nouvelle à laquelle ils aspirent. L'indispensable prise de conscience du politique devra être à la hauteur du destin français.

Continuum sécurité-défense ne veut pas dire fusion !

Il y a un continuum entre sécurité et défense, mais l'une et l'autre sont complémentaires et nécessaires. Nos frontières sont poreuses, et plus on traitera la menace « à l'avant », moins on aura à le faire sur le territoire national. Ne rêvons pas d'une ligne Maginot antiterroriste : toutes les forteresses ont vocation à être détruites ou contournées. Cette « défense de l'avant », il faut sans relâche en expliquer la nécessité aux Français : plus les théâtres d'opérations sont lointains, moins le citoyen les relie à sa propre sécurité.

Pourtant, il n'y a pas d'autre solution que d'aller là où se trouvent les sources de la violence, et les tarir. L'erreur majeure serait de confondre « continuum » et « fusion ». Il faut consolider la coopération entre défense et sécurité, mais les missions et les moyens doivent rester spécifiques.

Il y a des choix à faire !

De la présence sous la Tour Eiffel, ou de l'efficacité opérationnelle en Syrie et au Sahel ? Les 7.000 soldats français déployés dans le cadre de l'opération Sentinelle n'ont qu'une plus-value très limitée au regard des inconvénients majeurs de ce déploiement avant tout politique. Employer un soldat, dont la formation est très onéreuse, dans le rôle d'un employé de société de gardiennage est un véritable gâchis, au plan opérationnel et au plan budgétaire. Impôts dilapidés, dégradation continuelle des capacités opérationnelles individuelles et collectives... Sentinelle casse un outil qu'on regrettera très vite. Il est tout à fait légitime d'utiliser les soldats français pour la protection du territoire national, mais à condition de tirer le meilleur parti de leurs compétences spécifiques. L'armée n'est pas un stock de vigiles à déployer devant les lieux de culte !

La France a la chance d'avoir une belle armée, capable du meilleur. C'est la seule qui puisse encore défendre l'Europe. Les Américains ne reviendront pas, je l'ai dit. Il faut donc travailler avec la Russie. La première vertu du stratège, c'est le réalisme. La mission première d'un chef d'Etat est d'assurer la sécurité de ses citoyens, pas de faire de la morale. 

Le rendez-vous de New-York lors de l'assemblée générale de l'ONU a été un grave échec. Il aurait fallu que les Etats-Unis, la Russie, la France fassent cause commune pour éteindre le feu, et donc lutter contre Daech. Après, il sera toujours temps de négocier, sachant que le président russe est évidemment plus attaché à sa base de Tartous qu'à Assad... 

Je fais le pari que nous rentrons dans une période de chaos et de barbarie. Il faut nous y préparer. L'armée est un outil de résilience de la Nation. Elle produit de l'efficacité dans le chaos. Nous  avons devant nous des situations de ruptures que nous devons résoudre et auxquelles nous allons devoir faire face. Nous avons besoin, pour cela d'un outil de résilience bien doté et efficace. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas et nous ne sommes pas capables de faire face.

Il faut une vision globale mais personnes ne la possède... La solution, je ne la connais pas...

Mais la Défense devra être au cœur des débats des prochaines présidentielles. Il est temps, que nous, citoyens, prenions les choses en main ! 


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