S’approprier pleinement le défi de la transition énergétique

S’approprier pleinement le défi de la transition énergétique

Par Paul Kaeser, ingénieur militaire des Essences au Service des essences des armées

 

Depuis sa naissance à la veille de la Première Guerre mondiale, le concept de sécurité de l'approvisionnement en carburant n’a cessé de prouver qu’il était crucial au bon déroulement d’une opération militaire. En France, cette mission est assurée depuis 1945 par le Service des essences des armées (SEA). En contrôlant de bout en bout sa chaîne d’approvisionnement, le SEA s’est montré capable de soutenir l'intégration des forces armées françaises au sein de l'OTAN, ainsi que dans leurs opérations extérieures. Cependant, le SEA est aujourd'hui confronté à des aléas externes (tant structurels que conjoncturels) ainsi qu’à des vulnérabilités internes dont la combinaison produit un “risque énergétique” systémique auquel il convient de répondre efficacement. Pour ce faire, les armées devront s’approprier pleinement le défi de la transition énergétique et traduire en réalité opérationnelle les nouveaux concepts qui se diffusent à l’international, tels que la “Green Defense”.

Cette dimension globale doit être bien distinguée de la problématique de la sécurité énergétique comme « un enjeu pour la Défense ». Cette distinction n’était pas évidente lors de la Première Guerre mondiale, lorsque la dépense énergétique des forces représentait une part importante dans la consommation nationale. Bien qu'ayant augmenté en valeur absolue, la part de celle-ci ne constitue plus aujourd’hui qu’environ 1 % du total national et revêt des enjeux très spécifiques.

L’approvisionnement énergétique des forces demeure un maillon clé de l’architecture de défense. Il apporte la liberté d’action, et s’avère nécessaire à la mobilité autant qu’au stationnement en opérations. En France, la mission d’approvisionnement en carburant est confiée à un organisme central, le Service des essences des armées (SEA). Cette centralisation, véritablement amorcée avec la Seconde Guerre mondiale, permet de garantir la sécurité énergétique des forces en responsabilisant une entité unique. Une des clés de sa réussite résidant dans la sécurisation de l’approvisionnement pétrolier, le SEA décharge le commandement des armées de cette préoccupation.

Mais l’autonomie a ses revers : une fois confié à des spécialistes, le sujet perd de sa visibilité politique et institutionnelle dans le débat de défense. L’approvisionnement pétrolier tend à devenir un impensé, à être tenu pour un acquis et rarement remis en question, sauf à l’occasion de hausses spectaculaires des prix du baril, de risques de rupture d’approvisionnement ou des prises de conscience de réserves pétrolières limitées. En 2009, constatant que la “sécurité énergétique” restait un parent pauvre des questions stratégiques, un groupe d’étude de l’école de guerre, encadré par le Centre interarmées de concepts de doctrines et d'expérimentations (CICDE) a proposé une définition du concept comme la « capacité à assurer en tout temps et en tous lieux l’alimentation en énergie des installations militaires et des systèmes d’armes déployés, même en cas de rupture des flux externalisés ». La diffusion du rapport n’a cependant suscité aucune réaction des états-majors.

Malgré les efforts de réflexion de certains groupes d’experts, la sécurité énergétique semble peu prise en compte au niveau stratégique. La résilience des forces françaises en termes énergétiques est-elle pour autant remise en cause ? Où en est la soutenabilité des opérations en matière pétrolière ? Quels seraient les effets pour la Défense d’une approche trop cloisonnée dans le soutien énergétique de ses forces ? Les armées françaises bénéficient d’un riche héritage en matière de soutien pétrolier à travers le SEA. Ce service dédié, inséré dans une structure interalliée solide et qui contribue à une optimisation de ses activités, permet d’offrir un approvisionnement en carburant aux forces, autant sur le territoire national qu’en opération. La France est, à ce jour, l’une des dernières puissances à disposer pleinement de cette capacité. En dépit de ces résultats solides, de nombreux risques se développent à l’encontre du soutien pétrolier, tant pour des causes internes, telles que les ressources contraintes pour le renouvellement de matériels, qu’externes, comme la faiblesse du tissu industriel pétrolier dans certaines zones d’opération. Remédier à ces défis ne sera pas aisé, mais des pistes de réflexions s’offrent d’ores et déjà aux forces armées. 

L'enjeu principal dans l'approvisionnement pétrolier réside dans les flux. Avant toute chose, les vecteurs de transports doivent être suffisants et adaptés. Les forces, pour leur sécurité, ont intérêt à réduire ces flux et à les sécuriser par leur protection, grâce à des stocks permettant de faire face à la non-permanence des flux et à la redondance, avec plusieurs voies d'approvisionnement. Une autre piste de réponse concerne la réduction des flux grâce à une consommation plus sobre et une production locale de l'énergie. Ces deux axes constituent les efforts à fournir pour une évolution militaire dans la logique de la transition énergétique. Cette dernière est lancée. Les choix pour promouvoir l'hydroélectricité au début du XXe siècle, puis de s'engager dans le nucléaire à partir des années 1960 permettent notamment à l'économie française d'avoir aujourd'hui des sources énergétiques primaires diversifiées. La loi de la transition énergétique de 2015 complète la démarche française.  

À quand ce tournant dans les forces armées ? Des spécialistes existent, des initiatives aussi, bien qu’elles demeurent isolées. Une volonté politique est affichée, même si elle est d’abord apparue comme un effet de mode avec la COP21 organisée à Paris et devra s’inspirer à long terme pour être efficace. Une prise de conscience semble nécessaire au sein de la Défense et de l’état-major des Armées, afin de fédérer les énergies et d'enclencher dès maintenant le changement. La mise en avant du concept “energy warfare” appelle aussi à une prise en compte plus globale.  

Que peut apporter la rationalisation des ressources énergétiques des forces en opération ? D'abord, des économies, ensuite, une réduction des flux logistiques et les avantages qui en découlent : moins d'exposition des pétroliers ravitailleurs ou des convois aux menaces, et donc moins de moyens à engager et d'usure des vecteurs de transports.

Que faut-il pour réaliser la transition ? Celle-ci passe par la combinaison d’une adaptabilité, d’une réflexion approfondie et d’investissements. Une volonté, qui se traduira par la mise en place d'une coordination ou par la mission donnée à un organisme. Une réflexion et une préparation par une équipe qui pourrait évaluer les gains potentiels ainsi que les sources d'énergie à privilégier. Des investissements dans la recherche, en partenariat avec des industriels, et dans des équipements expérimentaux, sont nécessaires pour favoriser l’essor de technologies plus performantes.

Qui pour mener cette transition ? L'énergie liée aux infrastructures suit les règlements et les progrès civils. L'énergie opérationnelle n'a pas de cadre et doit être adaptée au milieu. Les consommations et ressources d'un engagement dans le Sahel sont différentes de celles propres à un éventuel engagement en Arctique. L’état-major des Armées doit porter le besoin de faire évoluer l'énergie opérationnelle, actuellement basée sur le pétrole. Les parties prenantes seront ensuite la DGA pour la conception des systèmes d'armes, le SID pour les infrastructures et le stationnement en opérations, le SGA pour les achats d'énergies, les différentes forces pour la gestion de leur consommation d'énergie, le SCA pour le suivi des bases de Défense. Le SEA, premier fournisseur énergétique en opération, peut servir de socle.

L'ère pétrolière n'est pas achevée, cependant, une transition énergétique est en marche. La marine française avait tardé au début du XXe siècle à quitter le charbon au profit du mazout, ce qu’elle a finalement fait plus de dix ans après la marine britannique. En ce début de XXIe siècle, il n'est pas question d’abandonner le pétrole, mais de réduire la dépendance des forces en rationalisant leur consommation et en s'appuyant sur des énergies renouvelables. Que le taux d’engagement de forces se maintienne au niveau actuel, très élevé, ou qu’il décroisse à l’avenir, le sujet de l’énergie opérationnelle mérite une place dans les Livres blancs.

 

Source : La sécurité énergétique des armées françaises. Le soutien pétrolier à l’heure de la transition - Focus stratégique, n°66, mars 2016 - IFRI


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