Le changement climatique bouleverse la géopolitique mondiale

«Les effets du changement climatique sur le paysage physique mondial modifient la donne géopolitique et déstabilisent des régions vulnérables »1 soulignait dès 2018 l’UNESCO. Depuis, la situation ne s’arrange pas. Pire, elle se dégrade. Certains compétiteurs stratégiques utilisent les effets de changements climatiques pour renforcer leurs poids sur la scène internationale tandis que d’autres subissent de plein fouet les catastrophes naturelles. Dans ce contexte, quelle place géostratégique la France peut-elle occuper ?

Par Camille Léveillé

L’Afrique : première victime du changement climatique

Sur le continent, entre 1970 et 2020, les températures ont globalement augmenté de 0,5°C. Les sécheresses sont de plus en plus longues et intenses, les glaciers fondent, les inondations sont de plus en plus fréquentes et le stress hydrique menace. Ces risques ont des conséquences directes sur la production agricole et donc, sur la disponibilité des ressources. Ils sont aujourd’hui 282 millions d’êtres humains à être sous-alimentés, soit 1 habitant sur 5.2 La pression climatique entraîne nécessairement des rivalités et des conflits liés aux ressources entre Etats. L’Afrique de l’Est, déjà en proie à de nombreux conflits armés – au Soudan et en Ethiopie en partie – fait face à de nouvelles sources de tensions concernant l’accès à l’eau. Le Nil, fleuve qui irrigue une dizaine de pays et permet à des millions d’Africains de survivre, s’assèche et l’Ethiopie est bien décidée à garder la main sur cette précieuse ressource. En cause ? La construction du Grand barrage de la Renaissance prévu par l’Ethiopie depuis les années 2010 grâce auquel le pays entend doubler sa production d’électricité. Mais l’Egypte et le Soudan ne sont pas du même avis et craignent de voir le débit en eau se réduire sur leur territoire. D’autant que le Soudan fait déjà face à un conflit interne de grande envergure ; sa population est dans une détresse humanitaire sans précédent et l’Egypte a atteint son seuil de pauvreté en eau… Cette opposition n’a en aucun cas freiné les ambitions éthiopiennes puisqu’en septembre dernier le premier ministre a annoncé la fin du remplissage du barrage, ravivant les tensions, notamment avec l’Egypte. Autour du Lac Tchad, qui a perdu 92 % de sa surface en 50 ans, des tensions analogues ont été constatées entre le Cameroun, le Niger, le Nigeria et le Tchad. Ces troubles, causés par un changement climatique qui prend de plus en plus de place, entraînent d’importants déplacements de population… En 2022, les catastrophes climatiques ont créé 7,4 millions de migrants climatiques internes, rien qu’en Afrique subsaharienne, soit presque autant que les conflits et les crises sécuritaires sur le continent.3

Tirer partie des effets du changement climatique

« Qui se plaindrait en Russie de quelques degrés de plus ? »4 répondait, cyniquement, il y a quelques années Vladimir Poutine interrogé sur la question du réchauffement climatique. Et pour cause. Le Président russe a bien conscience que son pays pourrait être considéré comme le grand gagnant du réchauffement climatique, la fonte du permafrost en Sibérie lui permettra de doubler sa surface agricole qui est déjà la plus grande au monde. Les ressources se feront de plus en plus rares et la Russie en profitera pour « renforcer son rôle sur la scène internationale. Elle le fera d’autant plus que l’agriculture fait partie intégrante de son narratif géostratégique »5 souligne Sébastien Abis, chercheur associé à l’IRIS. Une source de revenus non négligeable notamment pour compenser l’effondrement de ceux issus des hydrocarbures. La fonte des glaces ouvre également une nouvelle voie maritime en Arctique et la Russie compte bien en profiter, notamment pour l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures. Une importante manne financière pour Moscou qui se rêve en super-puissance… Sur un tout autre volet, la Chine utilise également les effets du changement climatique pour asseoir sa puissance de hard et de soft power. Les catastrophes naturelles constituent régulièrement une excuse pour Pékin pour déployer ses forces armées à l’étranger. « L’implication de la Chine dans des missions Humanitarian Assistance and Disaster Response (HADR) est conditionnée par ses intéts politiques et géostratégiques, celle-ci peinant à dissocier la problématique humanitaire de dynamiques géostratégiques dinfluence et de puissance » souligne un rapport de l’Observatoire Défense et Climat.6 Une proactivité dans l’aide humanitaire qui est particulièrement appréciée par les pays du Sud, notamment ceux des Caraïbes, régulièrement frappés par des phénomènes climatiques extrêmes. Après le dernier tremblement de terre de magnitude 7,4 qui a frappé Taïwan, l’un des premiers pays qui a souhaité apporter son aide fut la Chine. Une situation éminemment géopolitique qui a poussé Taipei à refuser la proposition. « Il n’est pas nécessaire que la Chine apporte son aide aux secours en cas de catastrophe due à ce tremblement de terre. […] L’aide de la Chine est toujours conditionnelle », explique Ja Ian Chong, professeur associé de sciences politiques à l’université nationale de Singapour, dans les colonnes du TIME.7 En Afrique de l’Ouest, centrale et de l’Est, les moyens de subsistance des populations peuvent être affectés par les effets du changement climatique, particulièrement visibles, entraînant une paupérisation générale et la nécessité de trouver de nouveaux revenus. Or, les groupes terroristes proposent une manne financière et des avantages sociaux non négligeables à ces populations en souffrance. Il est un moyen facile permettant à ces groupes non-étatiques de renforcer leur pouvoir.

Quels impacts pour les intéts géostratégiques français ?

« L’augmentation de lintensité et du nombre de ces phénomènes entraînera mécaniquement un accroissement des missions de secours humanitaires aux populations sinistrées, tant au niveau international que national. » dévoilait Vincent Breton, Général de division aérienne et directeur du centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations.8 A l’instar de l’Empire du milieu, la France multiplie les opérations HADR. Une nouvelle mission qui s’ajoutent à cellesdéjà existantes mais qui permet de renforcer les coopérations inter-alliés. En témoigne l’organisation de l’exercice EQUATEUR, par les forces armées en Nouvelle-Calédonie et qui a réuni plus de 120 officiers d’une dizaine de pays d’Europe et du Pacifique mais aussi des représentations d’organisations gouvernementales et humanitaires en novembre 2022. Quelques mois plus tard, 3 000 personnes, plus de 15 navires et une dizaine d’aéronefs ont été déployés lors de l’exercice Croix du Sud 2023. Au-delà du renforcement des coopérations, ces exercices permettent aux forces armées de perfectionner leurs capacités en matière d’HADR. La nouvelle stratégie de soft power chinoise par les opérations HADR pourrait bel et bien entraîner une perte d’influence des forces françaises en Nouvelle-Calédonie Polynésie française où elles sont positionnées. Par ailleurs, la forte vulnérabilité de partenariats stratégiques et d’alliés comme le Maroc ou encore le Liban inquiète. L’eau est déjà source de tensions dans le bassin du Jourdain. Si un conflit venait à éclater, les forces déployées au Liban dans le cadre de l’opération Daman pourraient se trouver impliquées. Enfin, les changements climatiques pourraient exacerber les tensions socio-économiques en Guyane française et ajouter de nouvelles missions aux forces de sécurité et armées déjà présentes et largement mobilisées sur le territoire.

1https://bit.ly/4d15W5H

2 https://www.lepoint.fr/monde/1-africain-sur-5-souffre-de-la-faim-28-02-2024-2553704_24.php

3https://bit.ly/4bnphwn

4https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/la-russie-future-hyperpuissance-agricole-1352285

5Ibid

6 https://defenseclimat.fr/wp-content/uploads/2023/11/Note_Obs_4_Chine_FR-3.pdf

7 https://time.com/6963305/taiwan-rejects-china-aid-earthquake-politics/

8https://www.defense.gouv.fr/actualites/changement-climatique-quels-impacts-armees-francaises