Le prix de la démocratie et de la liberté au Salvador

Autrefois capitale du meurtre, le Salvador est devenu l’un des pays les plus sûrs au monde, après l’arrivée au pouvoir de Nayib Bukele, en juin 2019. Le jeune président, propulsé par sa stratégie du météore, décide de mener une « guerre intérieure » contre les bandes criminelles responsables de la violence quotidienne que subissent les Salvadoriens. Depuis lors, le pays s’enfonce dans un virage autoritaire, sous couvert de démocratie et de sécurité nationale. Un peu moins de 2 % de la population se trouvent désormais en prison, grâce à un régime d’exception qui outrepasse les libertés fondamentales. Une méthode brutale, approuvée tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières du Salvador.      

Par Geoffrey Comte  

Dividendes sécuritaires 

Le 4 février 2024, les élections présidentielles et législatives ont entériné la mainmise du président sortant, Nayib Bukele, au pouvoir depuis juin 2019, sur le système politique du Salvador. Ce dernier a été réélu pour cinq ans avec plus de 84 % des suffrages exprimés. En parallèle, le parti présidentiel, Nuevas Ideas, et ses « satellites » ont récolté 57 des 60 sièges de l’Assemblée législative, unique chambre du Parlement. Seulement 3 sièges reviennent à l’opposition de droite tandis que la gauche n’en occupe aucun, sonnant le glas du bipartisme salvadorien et l’envol du bukelismo jusqu’en 2029.Aucun chef d’Etat n’avait atteint un tel résultat depuis la signature des accords de paix en 1992. Elu dans l’espoir d’endiguer le fléau de la violence criminelle, le Salvador est devenu l’un des pays les plus sûrs des Amériques, d’après les statistiques officielles. Entre 2019 et 2023, le taux national d’homicides est passé de 36 à 2,4 pour 100 000 habitants. Un « succès » qui a positionné le Président du Salvador comme l’un des hommes politiques les plus populaires au monde. 

Après les affrontements sanglants de mars 2022 qui firent 88 morts, le gouvernement salvadorien s’est engagé dans une guerre sans relâche contre un ennemi intérieur, la criminalité organisée, dont la Mara Salvatrucha et le Barrio 18 sont les figures de proue. Ce fut le moment d’inauguration du régime d’exception, reconduit une vingtaine de fois, et qui limite les libertés civiles, notamment le droit à être informé en cas d’arrestation, à l’association et à la défense par un avocat. Il accompagne le Plan de contrôle territorial, le programme phare antigang de Nayib Bukele. Un climat d’impunité, de délation et de violations des droits fondamentaux s’est alors instauré par le pays. Entre 70 000 et 100 000 personnes ont été arrêtées, soit plus d’1,5 % des Salvadoriens, ce qui a aggravéla surpopulation carcérale. Les couches défavorisées sont surreprésentées parmi ces vagues d’emprisonnements arbitraires. 7 000 individus auraient été cependant libérés, jugés innocents. Selon l’ONG Socorro, plus de 220 personnes seraient mortes en détention tandis que 337 individus seraient portés disparus depuis 2022. En février 2023, une méga-prison à la capacité d’accueil de 40 000 prisonniers, nommée « Centre de confinement du terrorisme », a vu le jour, à 73 km de la capitale. Cette dernière viole une large partie des règles Nelson Mandela sur les conditions minimales d’incarcération. Elle n’offre pas de matelas aux prisonniers, ne comprend qu’une paire de lavabos et de toilettes pour une centaine de détenus et ne possède pas d’espace de récréation. Les observateurs dénoncent également des souffrances semblables à de la torture. Depuis février 2023, les juges salvadoriens peuvent orchestrer des procès de masse, pouvant réunir un maximum de 900 accusés simultanément. Le premier procès de la sorte a pris place en février 2024 en visioconférence : il a regroupé plus de 500 membres de gang.    

Self-coup 

« Nous ne remplaçons pas la démocratie parce que le Salvador n’a jamais eu de démocratie. [] Le peuple, demos, qui a le pouvoir, kratos, [dit] que nous voulons un régime d’exception. Nous voulons la politique de sécurité du président. [] Les gens disent : je ne suis pas opprimé, je suis heureux » a clamé le président le jour de sa réélection.Corollaire des dictatures militaires passées, la Constitution interdisait pourtant une réélection immédiate, sans attribuer une limite au nombre de mandats présidentiels. Plusieurs de ses articles ont été modifiés par les juges de la Cour suprême favorables à Nayib Bukele, obtenant ainsi une dérogation pour se maintenir au pouvoir, à condition de quitter son poste six mois avant le jour du vote. « Les Salvadoriens ont normalisé lactuel processus de réformes autoritaires. La concentration des pouvoirs importe peu face à la promesse de la sécurité citoyenne tenue par Nayib Bukele. Et surtout devant la peur du retour des bandes criminelles en son absence. La question est de savoir ce que nous sommes prêts à sacrifier pour cela. Au cours des deux dernières années, le président Bukele a ainsi instauré un régime dexception, a altéré le code électoral pour se représenter, a réduit le nombre de municipalités comme de sièges parlementaires et a employé des fonds publics au profit de Nuevas Ideas » précise Sofía AnabellMartínez Osorio, politologue à l’Université de Salamanque. Et de poursuivre : « Le chef dEtat a bafoué les règles électorales pour haranguer les foules au travers de la campagne de Miss Univers, de la construction dune immense bibliothèque grâceau soutien chinois, et de la visite de lInter Miami, club de football où joue Lionel Messi. Le Monument de réconciliation nationale célébrant les accords de paix a également été détruit, jugé comme étant une farce par le président ». Autant de signes de l’instrumentalisation de la République contre la démocratie, en vue d’instaurer un parti unique au sein du Salvador, en contrepartie de la sécurité.  

La main de fer  

Le modèle salvadorien ne semble pourtant pas répondre aux causes profondes de l’insécurité. « La politique de Bukele se caractérise principalement par des niveaux élevés de militarisation et de répression des jeunes hommes marginalisés, sans accèà la justice et aux procès collectifs (si tant est qu’il y en ait). Cette politique viole les droits de l’homme fondamentaux et les allégations de torture dans les prisons sont de plus en plus nombreuses. Elle n’apporte aucune contribution aux problèmes structurels qui sous-tendent la violence, définie par des niveaux élevés d’inégalitéset de labsence d’opportunités pour les jeunes. La politique économique du président Bukele favorise plutôt les intérêts de l’élite traditionnelle. L’incarcération de 70 000 jeunes hommes aura probablement pour effet de dynamiser la violence » explique Sabine Kurtenbach, chercheuse et co-directrice du département d’études latino-américaines de l’Institut GIGA. La finalité devrait être la démobilisation des groupes armés non-étatiques, pour les faire basculer de l’informalité vers l’économie réelle, et de la violence vers le respect de l’Etat de droit. Or, les baisses des homicides sont par essence temporaires, étant l’objet de négociations entre les pouvoirs en place et les « Maras ». Bien que privées de leurs états-majors, ces dernières ont perdu leurs influences locales ainsi qu’une grande partie de leurs rentes criminelles. Mais il demeure difficile d’anticiper leur capacité d’adaptation, du fait de l’opacité des informations. 

Le « succès » du Salvador enferme la région dans un dilemme électoral entre sécurité et liberté. Nayib Bukele y suscite pléthores d’émules qui capitalisent sur sa popularité,au moment où la situation sécuritaire se dégrade à Haïti et qu’un nouveau cycle d’élections présidentielles s’amorce en 2024. Où pencheront les votes sous l’influence du bukelismo au Panamá, en République dominicaine comme au Mexique ?