Technologies duales émergentes et disruptives : une opportunité pour la défense

Les technologies adoptées par les armées ne proviennent pas uniquement des entreprises de l’industrie de défense. A l’heure où le continent européen se réarme, les bienfaits des innovations duales, aux applications à la fois militaires et civiles, s’imposent comme dignes d’attention. Une émergence qui n’aboutira pleinement qu’avec une attitude proactive de l’Etat.

Par Alban Wilfert

Favoriser et accompagner l’innovation duale

L’importance de l’innovation duale n’est pas ignorée de l’Agence de l’Innovation de Défense, qui participe de manière croissante au financement de plusieurs feuilles de route du plan France 2030. Ce, afin d’inciter des entreprises des secteurs concernés, parmi lesquelles le spatial, l’électronique et robotique ou les fonds marins, à développer de telles technologies.1 Un dispositif spécifique, intitulé RAPID (Régime d’APpui à l’Innovation Duale), y est également consacré depuis 2009.2 Celui-ci accorde des subventions conditionnées, sur candidature, à des projets portés par des entreprises de moins de 2000 salariés.

Une manière d’encourager les entreprises à développer des technologies pouvant être valorisées sur le marché des commandes du ministère des Armées, sans pour autant leur faire courir le risque de limiter leurs débouchés à celles-ci. «À l’origine, notre ambition était d’innover dans le domaine des tentes et du matériel de bivouac, notamment en les rendant plus légers, sans application militaire. Nous travaillions déjà avec le Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM), mais pour des applications civiles. Puis, la 27e Brigade d’Infanterie de Montagne (27e BIM) s’est intéressée à notre travail et nous a proposé de développer un équipement adapté aux temps froids et au milieu arctique pour les forces. Nous avons ensuite été conduits à travailler avec la Direction Générale de l’Armement (DGA) pour les applications duales, et avons développé de nouvelles briques technologiques afin de répondre aux besoins des forces. Aujourd’hui, nous collaborons avec les trois armées principales, ce qui nous donne accès à bien plus de marchés et de perspectives que nous n’en avions initialement. Notre capacité à travailler à l’interface entre les utilisateurs finaux de nos solutions, la DGA et le CEA, qui est notre partenaire de recherche, nous permet d’avoir une pertinence tout au long du processus de développement et nous amène à développer des produits avec des technologies que nous n’aurions pas pu atteindre autrement. » , explique Ghislain Pipers, PDG de la start-up Samaya, spécialisée dans l’équipement de bivouac.

Des accélérateurs de l’innovation de défense se retrouvent à l’échelle de l’OTAN, avec le dispositif DIANA au niveau de l’OTAN et à celle de l’UE avec le Hub pour l’innovation de défense de l’UE (HEDI), rattaché à l’Agence européenne de Défense. « L’Agence demande aux Etats membres quels sont leurs besoins et veille à l’adéquation de l’innovation de défense avec ceux-ci, en prenant en considération le long terme (30 à 40 ans). Nos fonds visent à soutenir les entreprises lorsqu’elles entrent dans la dernière ligne droite du développement de leurs projets innovants, car c’est souvent là qu’elles se retrouvent en difficulté. Nous mettons à disposition, en ligne, une carte schématique permettant aux startups et aux PME de voir les différentes perspectives de développement qui leur sont accessibles avec l’AED, en termes de fonds régionaux, d’opportunités de réseaux et de connaissances. Tous les deux ans, nous organisons également les European Defence Innovation Days où s’exposent Etats membres d’une part et PME et startups d’autre part, qui forment un triangle avec l’accélérateur que nous proposons. La dernière session, en 2023, a permis à 60 entreprises de pitcher leurs projets », détaille Federica Valente, coordinatrice du HEDI.

Mettre en commun public et privé

Les partenariats public/privé, alliant souveraineté et expertise entrepreneuriale, se développent. Celui signé en juin 2024 entre le CEA et Thales pour l’intelligence artificielle générative de confiance appliquée à la défense et à la sécurité vise ainsi à fournir aux clients de Thales des solutions d’IA souveraines. Celles-ci permettraient l’accélération des boucles de commandement OODA (Observe, Orient, Decide, Act) et le traitement et l’interprétation simultanés d’informations dans le domaine du renseignement.3 Le CEA, qui a participé à la création du réseau de recherche et d’innovation européen EDRIN et rejoint le GICAT en 2022, conforte ainsi sa place dans l’innovation duale.

De même, le CNRS Innovation a renforcé en décembre 2023 son partenariat avec le réseau Défense Angels, « pour des synergies renforcées en faveur des entreprises qu’ils accompagnent ».4 Un accord qui marque un engagement avancé de la recherche publique, souveraine, au service des technologies duales. Ce secteur n’est pas inconnu au CNRS Innovation, qui compte déjà des spin-offs dans la deep tech comme l’entreprise Diamfab, productrice de diamants semi-conducteurs aux applications civiles mais aussi militaires.5

Quelles prochaines étapes ?

Le développement de technologies et innovations duales n’ira pas, selon le Document de référence de l’orientation et de l’innovation de défense (DrOID), sans renforcement de l’action de l’AID « dans l’identification et le soutien de projets à fort potentiel » dans le secteur privé. Il s’agit de « capter l’innovation civile et duale »6 et de la soutenir financièrement. Un procédé rappelant les Defence Innovation Units déployés par le Pentagone dans les clusters d’innovation repérés sur le territoire américain. Le financement dépendrait du stade de développement. En effet, le potentiel de dualité d’une technologie tend à diminuer avec celui-ci, une maquette étant plus facilement malléable à un usage dual qu’un démonstrateur ou qu’un prototype. En d’autres termes, plus tôt la veille technologique sera effectuée, mieux cela vaudra.

« Dans l’objectif de fournir nos clients avec des innovations de pointe, notre entreprise MBDA est attentive aux startups de la deep tech, dont environ 1000 sont créées chaque année en Europe. Approximativement 30 % de celles-ci peuvent trouver une application dans la défense, et nous nous efforçons de les repérer. Notre processus de sélection nous amène à travailler avec une quinzaine d’entre elles, que nous accompagnons pour qu’elles puissent s’adapter à nos besoins, tout en nous assurant qu’il existe un marché pour elles. Et nous signalons leur importance potentielle pour la BITDS au ministère des Armées », explique Denis Gardin, directeur de l’information et des technologies futures pour MBDA.

De quoi saisir « l’opportunité d’intégration rapide de nouvelles technologies ou solutions à forte valeur ajoutée » ou « appuyer la diversification d’innovations civiles sur des cas d’usage défense pour générer une rupture », précise le DrOID.7 Deux configurations qui rendent possible le contournement des longs cycles de développement dans le secteur de la défense : sur ce plan-là aussi, les technologies duales ont un potentiel disruptif.

1https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/aid/Bilan%20d%27activite%CC%81s-2022.pdf

2https://www.defense.gouv.fr/aid/deposez-votre-projet/rapid-regime-dappui-linnovation-duale

3https://www.cea.fr/presse/Pages/actualites-communiques/institutionnel/thales-cea-partenariat-intelligence-artificielle-generative-confiance-appliquee-defense.aspx

4https://actubusinessangels.com/2023/12/18/le-partenariat-de-defense-angels-et-cnrs-innovation-evolue/

5https://www.cnrs.fr/fr/actualite/la-recherche-publique-au-service-de-linnovation-en-defense

6https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/aid/DrOID-2022.pdf

7Ibid.

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