Une vocation qui guide une carrière

Reçue dans la seule classe préparatoire militaire accueillant des femmes, elle est aussi l’une des premières à devenir cheffe de section d’un central nodal. Passionnée de technologies et de systèmes d’information, elle fera quasiment toute sa carrière dans les transmissions, avant de prendre la tête de l’Agence numérique de Défense du ministère des Armées. Au cœur des enjeux de supériorité informationnelle, la générale trois étoiles, mère de deux enfants, pilote d’une main de maître sa carrière, et continue depuis plus de 30 ans de servir les intérêts de la nation avec détermination et humilité.

Rencontre avec la générale de division Anne-Cécile Ortemann, directrice de l’Agence numérique de Défense (AND)

Propos recueillis par Mélanie Bénard-crozat

Une vocation, un parcours, plusieurs métiers

Devenir militaire a toujours été une vocation. Je me suis orientée en classe préparatoire vers le Lycée militaire de La Flèche avec l’ambition de devenir officier. J’ai intégré l’école spéciale militaire de Saint-Cyr. En 1988, nous étions seulement deux femmes à rejoindre cette prestigieuse école. J’ai suivi une scolarité d’ingénieure et choisi l’arme des transmissions, les systèmes d’information et de communication. Avec mon classement, j’ai pu obtenir le 51e régiment de transmissions, pour devenir cheffe de section d’un central nodal. A l’époque, mettre une femme à cette place était loin d’être une évidence… J’ai eu la chance d’avoir un chef de corps qui m’a fait confiance et m’a offert cette opportunité, que j’ai saisie. S’en sont suivis les départs en opérations extérieures, en Bosnie-Herzégovine puis au Kosovo. J’ai assisté aux débuts des moyens de communication par satellite à Lunéville. Puis j’ai rejoint le Collège interarmées de défense, actuelle Ecole de guerre. Mon parcours se poursuivra avec un mastère en management des systèmes d’information qui me conduira notamment à travailler sur un logiciel dédié au domaine du renseignement. Ensuite, j’ai retrouvé un poste opérationnel au 40e régiment de transmissions. En 2011, je serai déployée en Afghanistan pendant 6 mois. Une mission qui a marqué chaque militaire qui en a foulé le sol. La pression permanente, la confrontation avec les conditions de vie de la population et en particulier des femmes et des enfants a été difficile. La cohésion est alors un marqueur important dans la conduite de la mission. Elle est primordiale. Deux ans plus tard, j’ai pris le commandement de ce même régiment. Une partie sera projetée avec moi au Mali dans le cadre de l’opération Serval. Chargée de mission cyber et transformation numérique au sein de l’état-major de l’armée de Terre, puis directrice adjointe à la Délégation à l’information et à la communication de la défense je rejoins l’agence numérique de défense (AND) en 2021 comme directrice adjointe avant d’en devenir la directrice 2 ans plus tard.

Un parcours militaire très riche dont je suis fière. Un héritage venu de mon grand-père, officier chef mécanicien dans la marine marchande. Il m’a transmis le sens de l’intérêt général, de la discipline, mais aussi cette envie de servir la France. A cela s’est ajouté ce que l’Armée vous permet, au-delà du dépassement de soi : la découverte de soi. J’ai découvert des capacités et des forces que je ne soupçonnais pas. L’Armée m’a permis de les exploiter et de les faire grandir. Mais j’ai aussi vite compris qu’entrer, rester et vouloir progresser, en tant que femme, dans un monde d’hommes, n’était pas un long fleuve tranquille. J’ai dû argumenter, justifier mes choix, démontrer ma motivation et persévérer. Je veux prétendre à des postes pour lesquels j’estime détenir les compétences et les qualités nécessaires.

Au cœur des enjeux de souveraineté

Aujourd’hui, l’AND conduit des programmes de systèmes d’information complexes ou à forts enjeux. Exigences techniques, passation de contrats, relations avec les industriels, pilotage de projets sont autant de missions que nous réalisons. Diriger l’AND c’est aussi conseiller les états-majors, directions ou services. Le numérique évolue très vite, plus vite que tout les autres projets d’armement. Enfin, nous mettons en œuvre la politique industrielle, principalement pour répondre aux enjeux de souveraineté et de sécurité de systèmes d’information qui sont centraux pour le ministère des Armées.

Vers une supériorité informationnelle

La souveraineté, selon les mots de Louis Le Fur, est la qualité de l’Etat de n’être obligé ou déterminé que par sa propre volonté. La protection des intérêts de l’Etat est clé, et en particulier sa continuité d’action en cas de crise. Nous parlons bien de sa résilience. De fait, nous devons assurer que l’action de l’Etat ne soit pas entravée. Nous devons maintenir notre liberté d’appréciation, de décision et d’action. Le triptyque résilience – maîtrise – souveraineté, est au cœur de notre action.

Affirmer notre souveraineté numérique pour exercer notre autonomie stratégique suppose donc d’avoir le choix entre différentes solutions. Sur le sujet du cloud, nous étudions avec attention les « clouders » labellisés SecNumCloud ou ayant entamé la démarche de labellisation. Ces cloud sont dits « de confiance ». Ce n’est pas nécessairement un gage de souveraineté. Cela offre des garanties quant à une sécurité des données et de protection vis-à-vis du droit extra-européen. Le ministère disposera dans les semaines à venir d’un cloud, l’un non protégé, l’autre en Diffusion Restreinte, construit par assemblage de briques à l’état de l’art, opérées par le personnel du ministère des Armées. Cela va nous conférer plus de réactivité, un environnement de développement moderne pour accélérer les phases de tests et de déploiement, une infrastructure évolutive et un environnement maîtrisé et sécurisé. L’axe de développement est clair : la supériorité informationnelle pour nos opérations sur nos compétiteurs ou adversaires. Nous devons offrir des capacités au plus près des opérations (cloud projetable) et préparer les cloud de combat (embarqués). Le lancement du premier incrément du cloud projetable est prévu pour 2025. Dans sa deuxième étape, il portera la définition et l’approvisionnement de cloud de combat dont l’objectif est de porter la numérisation au plus près des capteurs et effecteurs.

Accélération et connectivité

La situation géopolitique actuelle impacte notre stratégie numérique et nous oblige à faire évoluer les délais, à commander et livrer plus rapidement et accroître la valeur opérationnelle. Nous développons selon la méthode DevSecOps pour les projets pour lesquels elle est adaptée, avec l’idée que les systèmes d’information sont au cœur de l’accélération des décisions et que la connectivité est un élément clé. Un exemple frappant est celui du couple artillerie – drone qui confirme la ligne directrice qui consiste à aller vers plus de connectivité, à travailler sur le bout-en-bout et à impliquer au plus tôt les utilisateurs pour délivrer de la valeur le plus rapidement possible.

Des projets, de l’IA et des hommes

Nous travaillons sur le programme Simulation massive qui prévoit la constitution d’un système et de connecteurs permettant la simulation en réseaux pour les besoins de formation et d’entrainement.

Nous avons également la responsabilité de développer une info-structure qui permettra de développer et d’utiliser des applications à base d’IA pour les métiers. C’est tout l’enjeu du projet ARTEMIS IA. La création de l’Agence ministérielle de l’IA de défense est une opportunité pour accélérer l’utilisation de l’IA au ministère des Armées et la performance de nos systèmes. L’enjeu reste le partage des données, le décloisonnement – notamment quand elles sont sensibles voire confidentielles – alors même que cela est nécessaire pour l’IA et le Big Data mais nous devons toujours préserver les exigences de sécurité d’accès aux données.

Tout cela ne se fait pas seul et ne repose pas uniquement sur les technologies. Notre objectif est donc aussi d’embarquer les talents pour relever les défis numériques des armées. Ils sont nombreux dans nos rangs. Et je ne doute pas que beaucoup d’autres nous rejoindront pour continuer de servir les intérêts de la nation et parmi nos futures recrues, des jeunes filles. J’aimerais leur dire que ces défis, elles peuvent les relever, avec nous ! Qu’elles ont leur place au ministère, comme militaires ou comme civiles. On a besoin d’elles !

photo : copyright : ministère des Armées