Paix, sécurité, développement en Afrique

Alors qu’une conférence s’est tenue ce matin sur ce sujet au coeur du salon Eurosatory, l’ambassadeur Jean-Marc Chataigner, envoyé spécial pour le Sahel répond aux questions de S&D Magazine.

 

Quels sont les défis majeurs du développement et de la sécurité au Sahel ?

Nous avons tendance à parler du Sahel comme d’un bloc, comme nous parlons globalement de l’Afrique, alors que comme le président de la République l’a rappelé à Ouagadougou : « Il n’y a pas une Afrique, il y a des Afrique ». Et quand nous parlons du Sahel, il n’y a pas un seul Sahel mais des Sahel. Cet espace géographique est un espace fragile, soumis à des pressions naturelles et anthropiques, un espace aussi d’échanges culturels et économiques intenses entre des populations variées, sédentaires, nomades, mais qui est loin d’avoir une trajectoire d’évolution unique. Ainsi, la menace terroriste n’est pas uniforme. Elle est principalement générée dans deux zones de fragilités et d’instabilité : la première située au Nord Nigéria, et par diffusion de la menace dans la région du Lac Tchad, avec Boko Haram ; la seconde au Nord Mali, et par extension au centre-Mali, avec des groupes se revendiquant d’Al Qaeda et de Daesh.

Le Sahel se retrouve néanmoins confronté à un certain nombre de défis majeurs :

– un défi démographique : c’est en effet un choc démographique sans précédent auquel nous assistons avec un doublement prévisible de la population d’ici 20 ans. Le Niger, qui comptait 3,5 millions d’habitants en 1960, a aujourd’hui une population de plus de 20 millions d’habitants et en comptera 40 à 45 millions en 2035. Or, les pays sahéliens sont déjà parmi les pays les plus pauvres de la planète. Leurs ressources naturelles et leurs surfaces agricoles sont limitées. Il y a donc là un enjeu considérable sur le plan alimentaire, la malnutrition chronique est un fléau qui est loin d’être éradiqué, mais aussi sur celui de l’emploi avec l’arrivée de dizaines de millions de jeunes actifs sur un marché du travail déjà saturé ;

– un défi environnemental : le Sahel est une des régions qui subit le plus le réchauffement climatique, avec déjà +2°C relevés depuis le début des années 60 et une élévation qui pourrait atteindre 4 à 5°C, même dans l’hypothèse de l’application des engagements de la Conférence de Paris. Des températures moyennes supérieures à 50 ° en saison chaude ne seront plus exceptionnelles. Ces températures auront des conséquences dramatiques sur la productivité agricole. Le changement déjà perceptible du régime des précipitations et la multiplication des aléas climatiques extrêmes fragiliseront encore les capacités de résilience ;

– un défi de lutte contre la pauvreté, la moitié de la population sahélienne vit en-dessous du seuil de pauvreté, avec la question cruciale de l’accès ou plutôt du non-accès aux services sociaux de base. Dans la province de Maradi au Niger, que j’ai visitée en février dernier, sur une population de 4,2 millions d’habitants, 64 % ont moins de 15 ans et un million et demi d’enfants ne sont scolarisés dans aucune structure. Les difficultés de transmission des savoirs et des connaissances finissent elles-mêmes par se traduire, selon l’anthropologue Sophie Caratini, par « une crise des valeurs culturelles ». Elles posent aussi la question de la formation des élites sans lesquels aucun pays ne peut se construire ;

– la région sahélienne reste caractérisée par un défi d’inclusion démocratique des populations qui la composent, en premier lieu les jeunes et les femmes. L’expression de cette gouvernance démocratique passe évidemment par des élections, qui sont devenues la règle dans tous les pays du Sahel, mais aussi la reconnaissance des droits des oppositions, le respect d’un certain nombre de libertés fondamentales comme celle de la presse, l’affirmation d’une justice plus forte et d’un système de sécurité garant des droits des citoyens. Toutes les enquêtes conduites auprès des populations montrent une aspiration à la mise en œuvre effective d’une justice de proximité ;

– évidemment enfin, parce qu’il est aussi lié à ces énormes enjeux de développement, un défi sécuritaire majeur pour rétablir l’autorité de l’Etat, renforcer les rapports de confiance entre la population et les forces armées et de police, lutter efficacement contre les groupes terroristes, démanteler les réseaux mafieux et les grands trafics, garantir l’Etat de droit au niveau local.

Quels enjeux et perspectives d’une approche intégrée pour le retour à une paix durable ?

Les grands défis que je viens de mentionner nécessitent la poursuite d’une solidarité internationale accrue parce que les pays sahéliens n’ont pas encore la capacité d’y faire face seuls. Il faut une approche conjointe, partenariale, co-construite avec les gouvernements, les collectivités, les associations locales, les populations. Il faut une approche intégrée des différentes composantes d’action de la communauté internationale, des efforts nationaux, régionaux et internationaux. A travers la mission qui m’a été confiée par le Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, la France promeut l’idée d’une approche mieux articulée des différentes actions politiques et diplomatiques, notamment pour la mise en œuvre de l’accord de paix au Mali, des efforts sécuritaires, à travers la mise en place de la force conjointe du G5 Sahel et du relais qui devra être pris in fine dans des approches renouvelées du développement.

L’Alliance Sahel, lancée en 2017 par la Chancelière Merkel et le Président Macron, vise dans ce sens l’obtention de résultats concrets sur un nombre limité de secteurs, sur des sujets essentiels pour l’avenir du Sahel qui ont pourtant été délaissés ces dernières années par les bailleurs de fonds comme l’agriculture et l’éducation. L’Alliance Sahel privilégie une approche en termes d’efficacité de l’APD (Aide Publique au Développement) et de transparence et de redevabilité des actions mises en œuvre, en lien étroit avec les gouvernements partenaires et les sociétés civiles concernées. Elle entend renforcer le ciblage des actions des bailleurs de fonds sur les zones les plus fragiles et vulnérables, périphériques et éloignées des capitales, et favoriser une meilleure articulation des programmes de développement avec les problématiques humanitaire et de sécurité.

Il est essentiel de mener une action militaire contre les extrémistes violents et les terroristes, mais ils ne seront jamais tous éliminés physiquement. Si rien ne s’installe en aval de l’action militaire, si on n’apporte pas immédiatement aux populations des services sociaux de base, une école, l’accès aux soins, un hôpital, un état-civil, si on n’assure pas le retour d’autorités de l’Etat respectées et respectueuses, autrement dit si on ne tarit pas la propagande des groupes terroristes à la base, cela équivaudrait à donner un grand coup d’épée dans le sable.

Comment reconstruire un partenariat de confiance et pérenne entre la France et le continent africain : quels piliers essentiels ? Quel bilan et quelles perspectives ?

Les relations entre la France et l’Afrique ont toujours eu une dimension particulière liée à une histoire partagée faite de moments difficiles, mais aussi d’une communauté d’armes exemplaire pour faire face aux ennemis de la liberté. Mais le monde de 2018 n’est plus celui de 1945 ou même celui de 1958. Les relations internationales ont profondément évolué avec la fin de la guerre froide, les attentats de 2001, l’émergence de nouvelles puissances, l’apparition de menaces planétaires auxquelles nous devons faire face et qui peuvent susciter de forts replis nationalistes. Dans ce nouveau concert international, la France, et à travers elle plus largement l’Europe, et l’Afrique ont des intérêts communs à faire valoir.

Dans son discours à Ouagadougou en novembre dernier, le Président de la République a clairement jeté les bases de cette nouvelle relation à bâtir à travers notamment l’appel à une meilleure écoute de la jeunesse africaine, un vrai changement de méthode dans la gestion de l’aide publique au développement, « ne plus construire des cathédrales à notre gloire » a-t’il même précisé, la priorité à l’éducation, en particulier celle des jeunes filles, la lutte commune contre l’extrémisme religieux et l’obscurantisme, le lancement d’une réflexion sur la restitution du patrimoine africain, les conditions de circulation des étudiants africains et l’accueil des talents africains, l’investissement dans les infrastructures africaines de demain. Tous ces sujets, je ne les cite pas tous car la liste est impressionnante, sont cruciaux pour l’établissement d’une relation de respect, de partenariat et d’équilibre, seule à même d’instaurer une confiance réciproque durable sur le long terme entre nos deux continents.

Quels sont les enjeux de croissance, de paix et de sécurité pour l’Europe et l’Afrique ? 

L’Afrique est le lieu d’enjeux économiques et sécuritaires essentiels pour l’Europe dans une aire géographique en pleine mutation et à fort développement démographique.

Le décollage de nombreux pays africains est aujourd’hui engagé et représente des opportunités commerciales et d’investissements pour l’Europe dans des marchés en pleine émergence. A contrario, la persistance d’Etats fragiles et faillis constitue une menace à la fois pour notre sécurité collective et la pérennité du développement africain. Le renforcement des capacités régionales de paix et le déploiement sur le modèle du G5 Sahel de forces militaires africaines capables de faire face aux différentes menaces qui pèsent sur la paix et la sécurité du continent est à ce titre une priorité fondamentale.