Croissance des exportations d’armement : quelles origines économiques ?

Croissance des exportations d’armement : quelles origines économiques ?

Analyse du rôle des facteurs économiques dans la position française en matière d'exportations d’armement par Jean Belin, Titulaire de la Chaire Économie de Défense.

La croissance récente des exportations s’explique, en effet, par des facteurs politiques et stratégiques mais aussi économiques, les trois facteurs étant interdépendants. La Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) est considérée comme stratégique et structurante pour l’économie française. Les entreprises de défense représentent une part importante de l’investissement public, de la recherche ou des exportations. Elles emploient un nombre conséquents de personnels qualifiés et affichent de bonnes performances en termes de valeur ajoutée ou d’exportation.

Les exportations permettent de desserrer certaines contraintes économiques (augmentation de coûts, baisse de la demande nationale sur longue période, baisse des financements directs à la R&D défense...) et d’assurer ainsi à la fois l’autonomie stratégique et budgétaire.

Les exportations d’armement ont fortement augmenté ces dernières années et l’année 2015 devrait représenter un record avec 16 milliards de prises de commandes. Cette augmentation des exportations s’expliquent par des facteurs stratégiques et politiques mais ont également une origine économique.

En termes économiques, la position française vis-à-vis des exportations peut s’expliquer par deux grands éléments. L’activité des entreprises de défense demeure importante pour l’économie française et ces entreprises sont soumises à des contraintes fortes qui peuvent être desserrées par les exportations.  

Une activité de défense structurante pour l’économie française

L’activité de défense et la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) sont considérées comme stratégiques à la fois sur le plan militaire mais aussi économique. « La France fait le choix de considérer que l’industrie de défense est une composante essentielle de son autonomie stratégique. Elle est aussi un facteur de compétitivité pour l’ensemble de l’économie » d’après la Loi de Programmation Militaire (LPM), 2014-2019. Le domaine de la défense et les entreprises de défense occupent en effet une place importante tant quantitativement que qualitativement dans l’économie française.

La plus grande partie de l’investissement de l’Etat est consacrée au domaine de la défense (76% en 2014). Les résultats de la littérature économique (voir Malizard 20151) tendent à montrer que l’impact des dépenses publiques sur l’économie passe essentiellement au travers des dépenses d’investissement et non de fonctionnement. En outre, les entreprises de défense représentent un part importante de domaines déterminants pour l’économie française comme la R&D et les exportations. Elles contribuent ainsi positivement au solde de la balance commerciale, leurs exportations (civiles et défense) représentaient sur la période 2010-2013, 23% des exportations des entreprises françaises (Moura et Oudot 20142). Ces entreprises sont également fortement impliquées dans le système national d’innovation. Elles réalisaient, en 2009-2010, 22% de la R&D effectuée par les entreprises françaises alors que leur poids en termes de nombre d’entreprises ou en effectifs est beaucoup plus réduit. Elles jouent en également un rôle dans l’organisation de la recherche.

Un nombre conséquent d’emplois qualifiés dans des entreprises affichant de bonnes performances

Ce secteur, intensif en technologie, a des retombées notables sur l’économie. L’activité purement défense de ces entreprises génère 165 000 emplois directs et indirects (Livre Blanc sur la Sécurité et la Défense Nationale 2013). En raison des caractéristiques de leur activité et de l’importance de la R&D, ces emplois comportent une part conséquente d’emplois hautement qualifiés (chercheurs, ingénieurs, cadres...). Les entreprises de défense affichent en outre des performances plus élevées en termes de valeur ajoutée ou d’exportation par rapport à des entreprises civiles comparables (Belin 20153).  

Un vecteur pour la politique industrielle

Les pouvoirs publics disposent également d’instruments efficaces pour mener une politique industrielle dans le domaine de la défense (Foray et al. 20124 ou Hartley 20075). Ils pilotent la demande (nationale et internationale), ils financent en partie les entreprises de défense (prises de participation) ou leurs projets (financement de la R&D). L’existence d’agences permet enfin une coordination des différents acteurs.

Des exportations nécessaires à la préservation de notre base industrielle et technologique de défense ?

 

Des investissements élevés en R&D et des coûts en augmentation

Les entreprises de défense françaises sont soumises à des contraintes fortes. Les investissements nécessaires en R&D sont de plus en plus conséquents en raison de la concurrence internationale accrue, de la nécessaire adaptation aux besoins des différents acheteurs, de la longueur des programmes et de la nécessité d’avoir une innovation de long terme.  

Des besoins de financements importants

Ces investissements génèrent des besoins élevés de financement mais les entreprises de défense, en raison de leurs caractéristiques, peuvent avoir plus de difficultés à les financer. En effet, en plus de ce besoin de financement à long terme, elles ont des besoins de financement de leur cycle d’exploitation plus importants (charges de personnel, créances commerciales, stocks3). En raison du caractère immatériel de la R&D, elles disposent de moins de garanties et leur activité semble plus risquée (plus de provisions que des entreprises civiles). Ces éléments peuvent expliquer la plus faible implication des banques ou des marchés financiers dans le financement de ces entreprises en comparaison à des entreprises civiles.

Une contrainte budgétaire forte et des difficultés à amortir les coûts sur le marché national

Pour compenser la forte augmentation des coûts fixes et notamment celle des investissements en R&D, il conviendrait soit d’augmenter les financements de la R&D de défense soit d’augmenter la taille du marché afin de profiter des rendements d’échelle. L’existence d’économies d’échelle dans la production et la maîtrise des connaissances offre en effet une possibilité de baisser les coûts unitaires de production et de recherche. La difficulté actuelle est que l’autonomie stratégique s’oppose ici à l’autonomie budgétaire. La contrainte budgétaire est forte, nous avons assisté depuis plusieurs années à une baisse de la demande nationale en euros constants et les récents efforts budgétaires dans ce domaine (Bellais et Droff 20156, Droff et Malizard 20147) ne seront pas suffisants pour combler plusieurs années de baisse.

Cette contrainte budgétaire ainsi que les changements d’orientation dans la politique de financement de la recherche (CIR) a entrainé un déclin de l’effort de R&D de défense des pouvoirs publics sous forme de financements directs.

 

Des exportations qui permettent de desserrer les contraintes économiques

Les exportations sont donc un moyen pour ces entreprises d’augmenter la taille de leur marché et de profiter des budgets de défense en hausse dans d’autres pays.

L’analyse de la littérature sur les déterminants du succès à l’exportation montre enfin que les entreprises de défense françaises possèdent la plupart des caractéristiques qui favorisent l’exportation (Castellacci et Fevolden 20148). Il s’agit d’entreprises avec une forte activité de R&D et d’innovation. Leur coopération avec le système public de Science & Technologie est importante. L’internationalisation observée depuis plusieurs années dans le domaine de la défense permet à ces entreprises de posséder une bonne connaissance des utilisateurs sur les marchés étrangers. Les produits exportés font appel aux compétences de base de ces entreprises. Les mécanismes de soutien à l’exportation dans le domaine de la défense permettent de desserrer les contraintes financières. Enfin, nous n’avons que très peu d’information sur ce point, mais les offsets sont un déterminant des succès à l’exportation.

La croissance des exportations s’explique donc par des facteurs politiques et stratégiques mais aussi économiques, les trois facteurs étant interdépendants.

La BITD apparaît être stratégique et structurante pour l’économie française. Les exportations permettent de desserrer certaines contraintes économiques pour la BITD et d’assurer ainsi à la fois l’autonomie stratégique et budgétaire.

Les exportations d’armement posent néanmoins d’autres questions sur un plan économique. Ces exportations ont un impact sur les menaces et le niveau de sécurité du pays (García-Alonso et Levine 20075) qui ont eux-mêmes des implications économiques. Le contrôle des exportations et les accords de défense qui donnent un cadre politique et stratégique aux exportations sont donc des questions essentielles. L’internationalisation des chaînes de valeur doit également être étudiée et discutée. 

  1. “Is there military keynesianism? An evaluation with disaggregated data”, document de travail n°4 de la Chaire Économie de Défense.
  2. « Le rôle clé de la BITD dans les exportations civiles et militaires de la France » Ecodef 68, OED.
  3. « Les entreprises françaises de défense : caractéristiques économiques et financières », Revue Défense Nationale.
  4. “Public R&D and social challenges: What lessons from mission R&D programs?”, Research Policy 41.
  5. “Handbook of Defense Economics”, Volume2, Todd Sandler and Keith Hartley (eds).
  6. « Dépenses militaires en France et dans l’OTAN, un tournant en 2014? », Défense et Sécurité Internationale.
  7. « Cohérence entre politique budgétaire et budget de défense en France » Revue Défense Nationale.
  8. “Capable Companies or Changing Markets? Explaining the Export Performance of Firms in the Defence Industry”, Defence and Peace Economics

PrécédentAccueilSuivantPartager