L'Europe face à la lutte antiterroriste

L'Europe face à la lutte antiterroriste

« Le moment que nous vivons est exceptionnel, je n’ai jamais senti l’Union européenne aussi fragile, en vingt ans de carrière. Elle traverse une véritable crise de sécurité », déclare Gille de Kerchove, coordinateur de l’Union européenne pour la lutte contre le terrorisme.

 

Une menace terroriste complexe

Le traité de Lisbonne avait fait de la sécurité intérieure une compétence partagée, mais la sécurité nationale, autrement dit, le renseignement, relève de la compétence exclusive des États, or à chaque attentat de grande ampleur, les chefs de l’État européens se réunissent à Bruxelles, envoyant alors à la population le signal que l’Union est responsable.

La menace terroriste est aujourd'hui beaucoup plus complexe. Elle est endogène. Il y a les acteurs qui n’ont pas de lien avec une organisation terroriste. « La prison, Internet, les réseaux sociaux, les prêcheurs itinérants sont sans doute des facteurs facilitant la radicalisation de ces personnes. L’un des penseurs du terrorisme islamique, Al-Souri, prône une stratégie de petites attaques en proximité qui, en s’additionnant, développent un climat de terreur. »

Il y a les combattants étrangers, au nombre de 5 000 Européens, qui sont, eux, une autre source de terrorisme. Daech, qui s’est développé de manière incroyable, est également une source de terrorisme, mais cette organisation se trouve désormais sous pression forte, « les frappes aériennes ont de l’impact. Cette organisation a tendance à frapper hors de son khalifat, comme l’illustrent les attaques récentes, qui risquent de continuer », souligne Gilles de Kerchove, et de poursuivre : « Le risque a tendance à se déplacer vers la Lybie. »

Plusieurs facteurs amplifient le déplacement de la menace terroriste. Les États en faillite qui attirent les organisations terroristes ; la tension entre sunnites et chiites qui est élevée. Puis, il y a « des États qui se sont désarmés, comme la Tunisie qui a désorganisé son service de renseignement ; le salafisme et le wahhabisme et enfin les nouvelles technologies qui pourraient conduire à de véritables cyberattaques et à la fabrication de bombes miniatures », interpelle le coordinateur européen devant une assemblée de près de 400 personnes lors des rencontres parlementaires de la sécurité de février.

 

Réponses répressive et de prévention de l'Union européenne

Dans ce contexte, l’Union européenne apporte son support aux pays. Après les attentats contre Charlie Hebdo, une feuille de route fut construite autour de différentes politiques.

La première réside dans la réponse répressive. Le PNR (Passenger Name Record) fait l’objet d’un accord en France, « ce qui est une bonne chose », souligne Gilles de Kerchove. « Il convient également d’alimenter les bases de donnée existantes sans lesquelles les contrôles seraient vains. Cette disposition se heurte à des obstacles techniques juridiques, psychologiques et culturels. » Le contrôle aux frontières extérieures est également une piste envisagée, mais le code de Schengen ne prévoit pas le contrôle des résidents européens à leur retour dans leur pays, contrairement aux États-Unis. Certains États refusent que ces contrôles se systématisent dans les aéroports alors que c’est une demande de l’Europe. « Cette politique implique également qu’un pays comme la Grèce bénéficie des outils adaptés. L’accès aux armes de guerre, la lutte contre le financement du terrorisme et la justice sont également des leviers intéressants. En termes de justice, il est difficile d’établir qu’une personne s’est battue aux côtés de Daech, à moins qu’elle ne laisse des traces numériques. Toutefois, la plupart de ces données sont stockées dans des clouds situés aux États-Unis et le juge se heurte alors au 4e amendement américain. »

 

La deuxième réponse politique réside dans la prévention. La formation des acteurs de terrain à la détection des premiers signes de radicalisation est une possibilité. « Sur Internet, nous ne sommes pas assez exigeants, nous devrions nous fixer des objectifs. Au sein d’Europol, une équipe de vingt personnes signale aux grands sites Internet les contenus illégaux. Une autre piste intéressante consiste à bâtir des contre-discours ; une équipe de Bruxelles y travaille. Enfin, le développement de partenariats de sécurité avec les pays du pourtour méditerranéen est un point capital, étant donné que ces pays forment en quelque sorte notre première ligne de défense. »

 

Collaboration étroite entre renseignement, police et justice

La détection des signaux faibles dans un contexte où les candidats au djihad cherchent à se dissimuler et la connexion des données entre elles en sont les premiers. « Cela suppose une collaboration beaucoup plus étroite entre les renseignements, la police et la justice », argumente Gilles de Kerchove. « L’élargissement de l’analyse des renseignements est indispensable », tout comme l'équilibre entre sécurité et liberté « cinq années furent nécessaires pour obtenir un accord sur le PNR. Il est nécessaire de trouver des méthodes permettant de croiser les données tout en respectant la vie privée. Le principe Privacy By Design devrait être imposé aux entreprises, cela se révélerait un avantage compétitif pour les acteurs européens », ajoute le porte-parole européen.

 

Les clés du chiffrement 

« Certains juges d’instruction déplorent de ne pas pouvoir suivre une conversation entre deux candidats au départ en Syrie sous prétexte qu’ils conversent sur WhatsApp. Pour ma part, j’avais proposé que l’on force les compagnies à partager les clés de chiffrement – ce qui déclencha à mon encontre une campagne virulente sur Internet – puis, après un entretien avec les experts du chiffrement, j’ai changé de point de vue car ouvrir des back doors risquerait de fragiliser le système Internet. Il semblerait que la technologie ne permette pas de limiter l’accès aux clés de chiffrement aux seuls pouvoirs légitimes... » 

 

Mieux orienter les fonds de recherche vers la sécurité

L’Europe dispose de moyens considérables de recherche en matière de sécurité. « Les ministères de l’Intérieur peinent à exprimer leurs besoins car ce n’est pas dans leur culture ; ils sont mobilisés dans leur quotidien. » Alors, comment mieux orienter les fonds de recherche vers la sécurité ? « En matière de cybersécurité, Bruxelles pourrait faire davantage car c’est une opportunité pour l’Europe, d’autant plus que le scandale Snowden a mis au jour l’extrême vulnérabilité de l’Union européenne dans les technologies critiques pour la sécurité. »


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