Lutte contre le terrorisme & sécurité au Sahel

Lutte contre le terrorisme & sécurité au Sahel

Zone géopolitique stratégique, la bande sahélo-saharienne subit de plein fouet l’activisme terroriste. Outre l’aggravation de la pauvreté et le frein au développement, ce dernier menace une paix régionale fragile et par extension une stabilité mondiale. Quelle est la force de frappe des groupes armés terroristes (GAT) aujourd’hui et comment ces derniers évoluent-ils ? Quelles sont les actions concertées menées et leurs limites ? Comment renforcer la lutte contre le terrorisme ?

Le point avec Olivier Hanne, spécialiste de l'histoire et de la géopolitique de l'islam, et Guillaume Larabi, officier de l’armée française, co-auteurs de Jihâd au Sahel.  

* Les propos de Guillaume Larabi reflètent son analyse personnelle, sans engager son autorité de tutelle

 

Le chaos dans la région du sahel : toutes les conditions réunies...

La précarité sahélienne est frappante dès l’obtention des indépendances. Les rébellions et les coups d’État militaires empêchent la construction de nations démocratiques tout comme la fracture ethnico-religieuse partageant les peuples nomades musulmans des peuples sédentaires, chrétiens ou animistes.

Le djihadisme international, inspiré de l’Afghanistan antisoviétique puis des Talibans, apparaît brutalement après 2003. La fin de la guerre civile en Algérie pousse les terroristes du GIA à trouver refuge au nord du Mali et en Mauritanie où ils fusionnent avec la branche locale d’al-Qaïda pour former AQMI en 2007.

L’exaspération des Touaregs contre les gouvernements sahéliens pousse ces nomades à s’y rallier de façon opportuniste. Au même moment, au nord du Nigeria, se constitue le groupe Boko Haram. Pour assurer leurs achats d’armes, ces groupes pratiquent le terrorisme, l’enlèvement et s’engagent dans les multiples trafics du vaste espace saharien (drogues, contrebande, migrants, armes).

Les printemps arabes (2010-2012) ébranlent la Tunisie, l’Égypte et surtout la Libye dont les pouvoirs autoritaires luttaient contre l’islamisme. La chute de Kadhafi (octobre 2011) disperse son arsenal militaire et ses mercenaires noirs dans toute l’Afrique, renforçant ainsi les djihadistes du Sahel et leur place dans les trafics sahariens. Ainsi, dès 2011, toutes les conditions sont réunies (instabilité sociale et politique, contestation idéologique, armement disponible, contrebande) pour que le chaos s’installe dans la région.

 

Al-Mourabitoune, le groupe armé terroriste (GAT) le plus nuisible au Sahel

 

Il faut distinguer un GAT comme Boko Haram au Nigeria, à la lisière du Sahel, qui a été le groupe terroriste le plus meurtrier en 2014 avec 6 600 victimes, des autres groupes dont la plupart se limitent à quelque 200 à 300 combattants. Boko Haram est fort de plusieurs milliers d’hommes, du soutien d’une partie de la population du Borno. Il est enraciné, dispose d’une fiscalité et est bien armé. Parmi les GAT du Sahel, certains ont une nature ethnique et régionale (MNLA touareg, FLM peul), et d’autres idéologique et religieuse (AQMI, Ansar Dine), mais tous se financent par les trafics. Le groupe le plus nuisible du Sahel est Al-Mourabitoune, parfaitement dirigé par Mokhtar Belmokhtar, efficace, capable d’opérer rapidement et loin de ses bases. C’est ce groupe qui est désormais capable d’intervenir vers le sud du fleuve Niger, comme le montrent les attentats de Grand-Bassam et de Ouagadougou.

 

Des modes opératoires et des puissances de frappe

Les modes opératoires des GAT sont fonction de leur puissance. À la base, tous les GAT ont une capacité d’action terroriste primaire : attentat à la bombe, mines, engins explosifs improvisés, attaques suicides voire assauts de casernes. S’ils sont bien organisés pour leurs trafics, avec de bons appuis locaux, ils peuvent passer à l’enlèvement, mode d’action beaucoup plus délicat d’un point de vue logistique, mais très lucratif. AQMI en a fait sa marque de fabrique jusqu’en 2013. Enfin, avec plus d’hommes et de l’armement lourd (venant de Libye pour AQMI, du Nigeria pour Boko Haram), la bascule du terrorisme pur à la guérilla s’opère : leur puissance leur permet de contrôler non plus un sanctuaire refuge, petit et éloigné, mais bien un territoire entier et ses populations. C’est l’Azawad au Mali en 2012 ou le Borno au Nigeria. D’ailleurs, Boko Haram est devenu très puissant en engageant les populations délaissées du Nord dans une quasi-insurrection contre l’État nigérian. C’est ainsi que, sur le plan opérationnel, Boko Haram utilise les enfants et les femmes comme boucliers ou comme kamikazes, d’où la difficulté pour identifier l’ennemi. Dans ses attaques, Boko Haram déploie en première ligne des centaines de jeunes et de femmes désarmés courant vers l’armée nigériane ou camerounaise, lesquels déstabilisent les soldats qui ne savent s’ils doivent tirer ou pas ; vient ensuite une noria de combattants sur moto, armés d’un simple AK47, puis enfin la dernière ligne est celle des pick-up lourdement armés, et donc des combattants les plus aguerris. Lorsque celle-ci arrive à portée de tir, les soldats ennemis se sont parfois déjà enfuis.

 

Vers la construction d'un triangle djihadiste transsahélien

L’attaque de Ouagadougou en janvier 2016 comporte deux opérations distinctes :

- l’attentat du Café Capuccino, accolé au Splendid, aisée dans sa partie tactique, peu coûteuse, efficace, au résultat médiatique immédiat.

- l’enlèvement de deux Australiens qui impose une préparation plus longue, coûteuse, la présence de cellules spécialisées dans la ville et en dehors (exfiltration, refuge, revente…) ; ce qui est visé ici, c’est le gain financier.

Le fait que les deux actions – aux buts très différents – aient été déclenchées le même jour est un signal fort de la capacité de nuisance d’Al-Mourabitoune. En outre, l’enlèvement a été annoncé officiellement par Ansar Dine (“l’émirat du Sahara”) et les otages confiés à Al-Mourabitoune. Il y a donc coopération.

Depuis un an, le djihadisme descend vers le sud de la bande sahélo-saharienne. La radicalisation des populations subsahariennes, leur basculement dans le wahhabisme, et progressivement dans le djihadisme, sont nets (Gambie proclamée État islamique ; naissance du Front de Libération du Macina, peul, au Mali ; combattants noirs dans les attentats de Bamako et de Ouagadougou, et jusqu’en Libye). Pour l’avenir, les GAT pourront constituer un troisième point d’ancrage djihadiste (outre la Libye et le Nigeria) dans la zone sénégambienne. Sur cet axe, les prochaines cibles à anticiper sont : le Sénégal, la Guinée, la Gambie, mais encore le Burkina Faso. La constitution d’un “triangle djihadiste transsahélien” aurait pour effet d’écarteler le dispositif antiterroriste au Sahel, dont l’opération Barkhane. Déjà déployés sur un théâtre grand comme neuf fois la France, il est peu concevable de réorienter les 3 500 soldats français sur une nouvelle zone, à moins de les renforcer. La constitution d’un 3e groupement tactique, comme à Gao et à N’Djamena, pourrait appuyer les armées du Mali, du Burkina Faso, voire du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Toutefois, il ne s’agit encore une fois que d’un appui français : la réponse est d’abord nationale (la RCI réagit très bien après Grand Bassam) et régionale. La CEDEAO1 se doit de tirer rapidement les leçons de ses échecs passés (la MICEMA2 mandatée au Mali en 2012 n’a jamais été déployée) et des réussites actuelles (la coopération du G5 Sahel).

 

Rompre la chaîne de financements des GAT ?

Le financement des groupes est désormais parfaitement connu, mais on ne peut le rompre sans briser toute l’économie parallèle du Sahel-Sahara : si vous interrompez les flux d’essence, de cigarettes et de drogues, vous menacez les revenus des groupes combattants non djihadistes et même de certaines tribus, et vous les poussez dans les bras des djihadistes. Nous sommes donc contraints de limiter la lutte contre les trafics d’êtres humains, d’armes et de drogues dures. C’est tout le dilemme d’une région de transit séculaire : la frontière entre licite et illicite n’y est pas celle fixée par l’État, mais plutôt celle fixée par des impératifs de survie.

Ici, il nous faut garder à l’esprit la puissance financière exceptionnelle des trafiquants. Le développement des régions périphériques les plus pauvres pour les éloigner des trafics ne suffira pas. Les budgets mêmes des États africains ne sont pas en mesure de les contrer. Par exemple, le budget de la Défense ivoirienne est d’environ 400 millions d’euros en 2014. C’est le prix de seulement deux tonnes de cocaïne à la revente en Europe quand des dizaines de tonnes transitent chaque année par le Sahel.

 

L’importance du renseignement humain face à un ennemi mobile et “mutant”

Seul le renseignement de terrain est utile à court et à long terme, car il responsabilise les populations, c’est ce qu’a fait la Mauritanie en créant un rideau humain d’environ 35 points de passage obligés (marchés, puits, carrefours) face à sa frontière algéro-malienne. Pour le Nigeria, la Côte d’Ivoire et le Burkina, les drones ne sont efficients que s’ils sont complémentaires aux confirmations directes, humaines. On ne peut avoir un meilleur renseignement sans l’aval des populations locales. Or, le sentiment anti-français croît, surtout au Mali. C’est pourquoi le premier rôle reste aux armées sahéliennes. Ce sont elles qui apportent la connaissance de la langue, des populations, des villages, de leurs traditions. Et ce sont elles qui poursuivront leur œuvre de sécurisation, longtemps après le départ des soldats français.

 

Garder l’équilibre en passant progressivement la main

Le G5 Sahel est un regroupement régional récent et surprenant par sa réussite. Il a été créé sous l’impulsion du président de la Mauritanie avec le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad qui partagent les mêmes problématiques sécuritaires, humaines et géographiques. Il a aussitôt été appuyé par l’ONU, l’UE et la France qui cherchait le meilleur cadre d’action pour l’opération Barkhane lancée en août 2014. Sa réussite tient à sa philosophie : efficacité et pragmatisme. Si les GAT se réfugient derrière la frontière, systématisons le droit de poursuite. Si leurs zones-refuges sont à cheval sur les frontières, multiplions les opérations conjointes et transfrontalières (une quinzaine en vingt mois). Si nos moyens de renseignement, de mobilité et de frappe sont insuffisants, menons un combat couplé à la France, notre premier partenaire et 5e puissance militaire mondiale. Ainsi, chaque opération sahélienne intègre un DLAO (détachement de liaison et d’appui opérationnel) et bénéficie de l’appui logistique et du renseignement français. D’ailleurs, la première ligne d’opération de Barkhane est celle du partenariat. Objectif : faire des armées sahéliennes les leaders de la lutte contre le terrorisme. Cette action prendra bien quelques années. Le général Palasset, premier commandant de Barkhane, avait été clair à ce sujet.

 

Une lutte contre le terrorisme loin d'être gagnée

Les maîtres de la contrebande et des trafics dans la BSS (Touaregs et Maures notamment) voient leurs bénéfices décliner depuis deux ans en raison de la présence de la force Barkhane. Or, le financement et la liberté de circulation des GAT sont permis par la coopération tacite avec les groupes trafiquants. Des signaux faibles indiquent que certains chefs touaregs veulent se désolidariser des GAT. Il convient certainement d’aggraver le fossé entre ces deux communautés, de fragiliser les réseaux d’alliance anciens et opportunistes. Le renseignement militaire profitera de l’exaspération des contrebandiers, à condition que Barkhane reste perméable à certains trafics.

Pourtant, les interventions françaises du Mali, de Centrafrique et de Barkhane n’ont fait que ralentir la contagion. Les opérations militaires françaises ne peuvent apporter de changements dans l’économie et les systèmes politiques sahéliens, elles n’ont pas été conçues pour, et ce n’est pas le rôle de la France. Le retour en force des GAT depuis un an est lié en partie au fait que ces questions de société n’ont toujours pas été résolues.

Là où la France s’engage pleinement, au prix du sang, dans un combat qui touche toute l’Europe, nous pouvons nous interroger sur l’engagement de nos partenaires européens. L’Union européenne développe une approche globale qui, outre la sécurité, ouvre un volet de développement et de gouvernance. Or, elle semble largement insuffisante. Le “soft power” européen se limite à la formation des bataillons maliens (EUTM), à l’appui stratégique des forces françaises (projection aérienne) et au financement de projets de développement. Suite aux attentats de Paris, l’Allemagne a décidé d’envoyer 650 soldats au Mali. Mais sa ministre de la Défense a récemment précisé qu’ils n’y étaient pas pour « lutter contre le terrorisme, ça, c’est la tâche et le devoir de Barkhane ». Le fardeau n’est pas près d’être partagé.

 

L’interconnexion de l’Europe avec sa périphérie proche a été oubliée. Après des millénaires d’échanges avec la Méditerranée, des siècles avec l’Afrique noire, l’instabilité chronique et profonde que vivent l’Afrique et le Proche-Orient nous touche directement désormais. Car, quels que soient nos choix, africains ou européens, d’y rester sourds ou de s’y engager pleinement, notre lien restera intime et s’inscrit dans le temps long. Ce sont donc l’Afrique et l’Europe qui jouent ensemble leur bien-être : sécurité des citoyens, équilibre des économies, partage des ressources stratégiques, gestion des migrations et des trafics transcontinentaux sont au cœur des enjeux communs de la prochaine décennie. La réponse ne peut rester celle de quelques nations leaders comme le G5 Sahel ou la France.

 

(1) CÉDÉAO : Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest

(2) MICÉMA : Mission de la Cédéao au Mali 

 

 

Jihâd au Sahel : Olivier Hanne et Guillaume Larabi. Bernard Giovanangeli Éditeur. 15 € 


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