Un monde dangereux et instable, que faire ?

Un monde dangereux et instable, que faire ?

Comment sommes-nous entrés dans une décennie, au moins, d’instabilité ? Si, après la Seconde Guerre mondiale, nous avons eu le sentiment que l’Histoire s’était arrêtée, celle-ci s’est remise en marche en 1979. Cette année-là, quatre événements majeurs se sont produits, pesant indéfectiblement sur l’avenir.

Tout d’abord, la chute du chah d’Iranet le début de l’islam politique, et de l’affirmation des chiites face aux sunnites, marquent le début d’une guerre de religion au Proche-Orient qui s’étend désormais jusqu’à l’Europe. Deuxième événement de 1979, le deuxième choc pétrolier, très dur pour l’économie américaine. À l’époque, les journaux américains annonçaient le leadership mondial de l’économie japonaise...Troisième événement, le début des réformes en Chine qui marquent la fin du siècle des idéologies sous l’influence de Deng Xiaoping dont nous constatons aujourd’hui les effets. Enfin, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, qui fait figure à cette époque de grande puissance offensive.

Dix ans après, en 1989, le 9 novembre, le mur de Berlin est abattu. Le monde bipolaire disparaît au profit des États-Unis qui deviennent la seule puissance, la « superpuissance », selon Hubert Védrine. La chute du mur de Berlin signe également la fin du monde communiste et le début de l’économie de marché, de la mondialisation. Les frontières disparaissent à l’est de l’Europe et la Chine s’ouvre. Cette mondialisation est accélérée par les technologies de l’information et celle des conteneurs, dont nous ne parlons pas assez, qui étend la chaîne de valeur entre l’Asie et les pays consommateurs.

D’UN MONDE MULTIPOLAIRE AUX NOMBREUSES INCERTITUDES

En 2001, la tragédie du 11 septembre a représenté un choc gigantesque pour les Américains qui, au sommet de leur puissance, réalisèrent leur fragilité. Ces attentats provoquèrent deux guerres. L’une en Afghanistan, l’autre en Irak, montrant alors les limites de la puissance des armes américaines pour régler les problèmes du monde. Parallèlement, les pays constituant les BRICS émergent, se développent, prospèrent et contribuent à créer un monde multipolaire. Nous sommes alors entrés dans l’ère des « puissances relatives ». Aucune ne peut, seule, prétendre régler les problèmes de notre temps. Après une période de prospérité de près d’une dizaine d’années, le monde bascule à nouveau dans la crise. La multipolarité fait place à de nombreuses incertitudes, avec des pays émergents (Corée, Indonésie, Mexique, Turquie) qui demandent à rejoindre la table des décideurs, donnant naissance au G20 – à l’initiative de la France – devenu, à la placedu G8, le désormais pilote de l’économie mondiale.

UN MONDE DANGEREUX

La situation actuelle est donc dangereuse. Le monde est apolaire et risque la fragmentation. Depuis trente ans, nous vivons une période de ruptures, de discontinuités, qui est loin d’être achevée et est de moins en moins maîtrisée. Les États-Unis ne veulent plus être les « gendarmes du monde » et se replient derrière leurs frontières après ces deux guerres manquées. Ce manque d’engagement du pays – comme en Syrie – n’a pas ouvert la porte à d’autres pays tentés de le remplacer à la tête du monde. Le monde devient ainsi polycentrique, avec deux pays « revanchards », empreints d’étendre leur influence : la Chine et la Russie. La première souhaite reconstituer son aire d’influence immémoriale en obtenant de ses voisins la reconnaissance de sa suzeraineté dans sa zone géographique. En Russie, Vladimir Poutine applique une méthode « traditionnelle » dans ce pays : écraser ses voisins, ce qui représente un défi à nos pays. Face à ces attaques contre le droit international, les organisations internationales se trouvent dans un état de grande faiblesse...

Enfin, le risque de fragmentation qui émerge, notamment au Proche-Orient, représente le troisième volet de cette dangerosité. Si des frontières furent tracées en 1916 par les Français et les Anglais pour le Liban, la Syrie, la Jordanie et l’Irak, ces États sont aujourd’hui en train de disparaître sous l’effet du développement de la théocratie iranienne et des guerres qui ont sévi dans la région. Or, l’exemple de la Somalie montre que s’il est facile de détruire les structures d’un État, il est autrement plus difficile de les reconstruire. En Irak et en Syrie, les structures de l’État sont en cours de destruction. La Lybie et le Yémen se trouvent dans une situation similaire. Et avec la déstabilisation de ces struc-tures étatiques, prolifèrent les groupes djihadistes. Nous sommes donc entrés dans une période de rupture et de désta-bilisation alors qu’il n’existe plus de pilote aux commandes...

QUE FAIRE DANS CETTE PÉRIODE OÙ LES ORGANISATIONS INTERNATIONALES SONT AFFAIBLIES ?

Il est nécessaire de bâtir des coalitions, sujet par sujet. Par exemple, en 2003, le groupe de négociation sur le programme nucléaire iranien fut constitué à l’initiative de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne, rejoints ensuite par la Russie, la Chine et les États-Unis. Alors que les négociations approchent de leur dénouement, il est frappant de constater que dans ce groupe, des pays aux intérêts aussi divergents que la Russie, la Chine, les États-Unis et les pays européens soient parvenus à s’entendre. Je souhaite donc que nous parvenions à former une coalition de ce type pour traiter le problème de la Syrie et celui de la Lybie. Les voisins de la Lybie doivent se réunir pour l’aider à se reconstruire. Dans le Sahel, la France est trop seule. Là aussi, une coalition devrait se constituer avec l’aide de l’Europe. 

Une Europe qui fait face à une série de défis majeurs : montée de l’euroscepticisme, menaces en provenance du Proche-Orient et relations complexes avec la Russie. C’est difficile et lent, mais on va y arriver. Dans les années à venir, on va voir une Europe différente, plus intégrée au niveau de la zone euro, peut-être à deux vitesses, et l’on sera alors en mesure de jouer tout le rôle qui doit nous revenir sur la scène internationale. Pour l’instant, nous sommes essentiellement absorbés par les difficultés que nous avons à régler. Cela n’empêche pas tout pays qui le souhaite de prendre l’initiative. 

L’Union est armée pour relever ces défis. Née avec six pays, face à la puissante URSS, elle est aujourd’hui forte de 28 pays et de 500 millions d’habitants contre 140 millions en Russie qui vivent une situation économique dramatique. Il est de notre devoir de prendre en main ce dossier et j’applaudis l’initiative d’Angela Merkel et de François Hollande consis-tant à engager le dialogue avec Vladimir Poutine. Le couple franco-allemand est irremplaçable. Je regrette cependant que cette initiative ait été tardive, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire... L’Europe toute entière doit être en soutien de l’initiative franco-allemande. Les traités de constitution de l’Union européenne ont donné à la Commission le monopole de la négociation dans le domaine du commerce international. C’est la raison pour laquelle la Commission peut parler d’une seule voix et représenter 500 millions d’Européens. Deux grandes négociations sont enfin en cours. D’une part, la négociation transpacifique, qui réunit douze États et représente 40 % du PIB mondial, devrait se terminer dans les prochaines semaines. Elle est fondamentale car la Chine devrait la rejoindre ultérieurement. Face à ce bloc, sommes-nous capables de négocier avec les États-Unis un accord transatlantique ? Si nous y parvenions, nous serions les rois du XXIe siècle en termes économiques. En effet, nous serions alors en mesure de fixer les normes, ce qui est un enjeu majeur de l’économie mondiale. La convergence des normes européenne et américaine doit être organisée. Si nous n’y parvenions pas, elles seraient établies dans l’ensemble pacifique. Toutefois, les sanctions appliquées contre la Russie devront être maintenues par une décision unanime, ce qui n’est pas acquis. Une autre question, elle aussi cruciale, s’adresse à l’Europe : pouvons-nous, après avoir été consommateurs de sécurité, devenir progressivement pourvoyeurs de sécurité et de paix ? Je pense personnel-lement que cela se fera, mais d’abord sous la forme de coalitions de quelques États européens, avec le concours des États-Unis éventuellement, avant de pouvoir se faire à travers les structures intégrées de l’Europe.


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